Au Soleil des Oudaïas © - Premier chapitre

Didier Guenardeau

Au Soleil des Oudaïas ©

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Une illusion est tout de même un voyage vers le désir.

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Il fait soleil sur ma petite terrasse des Oudaïas.

Ici, à Rabat, je suis bien avec le temps. C’est un temps exotique, un temps d’avant l’affolement, vierge en quelque sorte – alors je vis bien sur ma terrasse et ainsi seront mes journées et celles de demain.

Chaque après-midi, le thé. C’est le rythme.

La vie parisienne est loin, celle à laquelle donnent vie ceux qui la pensent : ils réveillent chaque matin une radio, à midi ils occupent le journal, ils pensent et font – sans attention ils endorment tes nuits. Pour couper, j’ai quitté Paris.

Autour de ma table, les bougainvillées que Samah m’a offertes. Samah, c’est mon amie de Rabat, elle a de beaux cheveux noirs, sa maison est proche, elle est rue Ouled Lim.

Pour Adrienne, elle n’est pas marocaine.

A l’intérieur de ma maison, c’est repos. Elle est belle, un bassin maure, un tapis en laine pour dormir – devant la fenêtre, un bureau. Mais c’est en haut de ma petite maison blanche de la Kasbah des Oudaïas, sur la terrasse, seul, que j’écris.

Ainsi nous sommes réunis, quand la lune est haute et le soleil des après-midi, porteur de nuits.

En face, c’est la mer.

Carnet des Oudaïas

Matin.

Jai quitté Paris, je veux dire ma petite ville près de Paris. A Paris, je vivais comme ça : détaché de tout, en me répétant moi-même, c’était mon occupation quotidienne : me répéter, chaque jour, mais écouter la radio des idées. Ainsi on se tient droit et on lutte.

Je vivais ainsi, avec ennui, un ennui voilé. Vivre un peu. Jamais pleinement, avec désir et avidité. Non, un peu, poussé par les événements – au mieux tu vivais dans une rue de ville avec résistance, Pablo.

C’est ce que je me dis, ce matin, je le note dans mon carnet. Et cela faisait bien longtemps que tu te parlais à toi-même. Alors tu notes cela aussi.

Je le note. Par exemple, je me disais chaque soir, jusqu’à épuisement : ta rue de ville te réduit, tu ne l’as pas choisie, Pablo. Car on met parfois toutes sortes de gens dans une même ville : c’est eux, c’est moi, nous ne choisissons ni d’être ensemble ni d’être là – dans certaines villes on éprouve ce sentiment étrange que les gens y ont été déposés. Et je me le répétais : tu habites de passage, Pablo, eux aussi se sentent étrangers. On est là par habitude, quand on se retourne, c’est un long moment de vie qui s’est écoulé. Pour adoucir, on compte parfois les années qui nous séparent du détachement, repoussé chaque matin.

Puis un jour, c’est l’heure. Tu penses une dernière fois qu’elle t’est opposée, ta ville. Tu en prends conscience. Et tu te le dis : elle s’oppose à moi. Alors c’est le départ. J’ai coupé. Fini de ma ville près de Paris.

Les affaires dans un sac ; par terre celles qu’on laisse malgré tout.

Sur ma petite terrasse des Oudaïas, je me dis encore que c’était simple de prendre l’avion : il suffisait d’y penser.

C’est simple de prendre l’avion : il suffit d’y penser.

Et te voici à Rabat – ça faisait longtemps que tu avais quitté cette ville. Revenir, les années, l’aéroport de Rabat, ses orangers, pour le plaisir des yeux mon ami, puis te voilà sur la route qui mène au centre de la ville, les eucalyptus, ça sent la terre rouge et sèche des talus … des souvenirs de Tanger, aussi, du grand départ… l’enfance, lointaine, non, Pablo ? … Quitter Rabat à jamais, s’en évanouir… Plus tard, Adrienne.

Mais c’est l’aéroport, le même éblouissement intact, les réacteurs qui s’endorment.

Renoncer à Paris qui dit non au monsieur assis sur sa chaise de la rue Aristide-Briand, la rue qui montait vers l’école…

Il fait bien chaud sur ma petite terrasse, et je finis mon carnet du jour en écrivant que, pour partir, il suffit de prendre un avion – à l’arrivée, on a changé de maison.

Pourtant Rabat ne t’est pas une ville exotique, dis, Pablo… Tu es arrivé là après l’Indépendance, et pour toi, temps passé là-bas égale temps de l’enfance… Fini depuis longtemps, Pablo – point final.

Pourtant c’était tous les jours découverte, avec une conscience du temps qui ne devait pas disparaître… Et puis quand on retourne, quand même, malgré tout… ça fait longtemps et les changements… je croise des adultes. Ils ne sont plus les enfants…

Cette après-midi, je les croise. Ils me croisent. Entre nous bien des années se sont écoulées. Cela fait longtemps que nous ne jouons plus ensemble… !

Alors pour faire un effort et en finir avec cette haine qui envahissait la ville d’où je viens, celle qui est près de Paris, je les regarde, nous nous regardons. Dans l’absence nous avons conservé un désir.

Thé. Le thé à la menthe. Se réunir : thé.

Pour que le parfum s’échappe sans brûler, il faut étirer la théière, c’est la souplesse du thé. Ensuite elle reprend sa place au centre du plateau.

Sur ma petite terrasse des Oudaïas, c’est tout. Je l’écris et ça marche. Le thé semble fumer encore.

Pour me réunir avec Adrienne, je procède de la même façon. Le fil qui relie à son absence se tresse au fil sur lequel glissait mon ennui.

C’est un fil mince, mais c’est lui qui refuse de rompre.

Maintenant je suis au bas de ma page de carnet, j’ai fait mon écrit – c’est la nuit sur ma petite terrasse des Oudaïas.

C’est le rythme : il fait nuit, tu as assez écrit, Pablo.

Car longtemps j’ai regardé dehors, en dehors de ma rue près de Paris.

Vu d’ici, de Rabat, on dit que tu es « de Paris », quelque soit la ville d’où tu viens tu es de Paris. Les rues, elles importent peu, c’est un ensemble, pour ceux de Rabat je n’ai pas de rue d’appartenance, le nom de ma ville même de banlieue ne retient pas. Etre « de Paris », la ville, un point connu de richesses. Car ce n’est pas à l’Europe qu’on pense, moins encore à la banlieue… Non. Ici, on pense à la France, il existait deux villes en France : Marseille, ses bateaux en provenance de Tanger, et Paris. Alors on la connaisait, la France, c’était comme une éternité désirée…

Pourtant Marseille, c’était du temps de mon grand-père…

Puis ça été clos comme ça : la course et la vie, l’épuisement, tourner dans l’ennui d’un lieu – connaissez-vous ce sentiment d’être étranger au lieu où vous vivez ? Moi, dans ma rue, je connaissais la sorte d’abstinence qu’impose l’entretien permanent des désirs d’ailleurs – du désir d’être ailleurs, au singulier finalement. Ce qui supposait une envie, puis c’est devenu un besoin, l’oppression gagne, après un temps on en fait un étouffement de vouloir partir.

Alors un jour, cette façon de n’être jamais avec soi, tu te dis qu’elle n’est plus pour toi. Et c’est ainsi que je suis revenu dans ma ville d’Atlantique, Adrienne. Il suffisait d’un avion, je suis sur ma petite terrasse des Oudaïas – et la mer nous relie.

Carnet des Oudaïas

Parce que dans un si long moment de vie loin de Rabat, inexorablement se seront répétés des milieux de journées au cours desquelles tu auras compris, lentement, que tu n’étais qu’une fin de colonie. Mais arraché à l’exotisme de cette ville, être indigène était devenu un malheur. Parce qu’après un certain temps de vie hors de Rabat, le décalage surgit. Tu t’ennuies, les autres te manquent, tu penses avoir épuisé ce qui t’entoure.

Plus encore, le soleil te manque.

C’est insignifiant, cette absence de lumière.

Mais tu en parlais chaque matin, et les étouffements du soir n’avaient pas de lendemain neuf. C’est pourquoi tu te parlais à toi-même, Pablo, parce que ta langue se coinçait dans le ventre. Et c’est pourquoi tu es revenu, Pablo.

Sur ma petite terrasse des Oudaïas, je mesure les effets de ce décalage de lumière. Je me proposais à l’autre en me disant Tu à moi-même. Ainsi tu te regardes dans un miroir, et tu imposes avec froideur ta distance introspective. Mais à discuter avec toi-même, l’autre reste dehors et il regarde. Et dans cette culture du Tu qui se regarde soi-même, dans ton Occident du Nord, Pablo, on ne s’engage pas.

Carnet des Oudaïas

Après quelques années de soleil à Rabat, rentrer. Retour. Paris.

Alors le soleil a manqué.

Cette façon sèche de mon pays, narcissique, si loin de la chaleur des rencontres espérées…

Aussi, sur ma petite terrasse des Oudaïas, chaque matin je monte écrire. Le tout des mots, l’histoire se fait – le soleil partage ainsi notre journée.

Parfois, du haut de ma petite terrasse des Oudaïas, je croise le regard de Samah. Samah, c’est mon amie depuis toujours. En descendant du taxi qui me conduisait de l’aéroport à ma petite maison blanche des Oudaïas, je l’avais déjà croisée. Je crois parfois au hasard, parfois au destin, parfois que c’est ainsi. Elle aussi m’a croisé. Alors nous avons échangé nos regards, aucun temps ne nous avait séparés. Je suis encore son ami. Elle est mon amie.

Lorsque je me penche au-dessus du muret de ma petite terrasse, j’entends les pas de Samah dans la ruelle. Elle s’en va travailler dans sa boutique, c’est dans la rue Ouled Lim. Elle est toute refaite, la boutique, toute belle et brillante et accueillante. Elle y vend des trésors, à ceux qui passent et aux touristes. Mais pour l’instant, elle lève les yeux vers la terrasse – elle me parle.

Seulement les sentiments te restent aujourd’hui, Pablo, alors c’est une bonne idée, tu es revenu près nous, c’est une bonne idée d’écrire les sentiments mais que cherches-tu et que les fleurs de bougainvillées te sourient, c’est notre cadeau.

Je regarde mon carnet, et je pense qu’elle dit cela parce que ses yeux brillent et moi je respire ses longs cheveux noirs. Alors j’écris son idée, ce cadeau qu’elle dit avec les yeux, et sa bouche – et dans notre échange du matin je lui rends ses couleurs.

Sur ma terrasse, chaque jour je jouis du soleil : j’en ai fini des souvenirs, c’est Adrienne qui se confond avec le plaisir de la vie. Alors j’écris au plaisir.

Mais à Paris, la nuit, j’écrivais au souvenir du plaisir de la vie. Adrienne remplaçait un manque de soleil. Le matin, elle était absente, elle manquait au jour. Elle manquait comme le soleil.

Ici je suis loin des fureurs de la ville.

Je n’aurais jamais dû quitter le soleil.

Car dans ta vie d’adulte, plus tard, s’ensuit une sorte ténue de temps. Le soleil de l’enfance disparaît, puis ce que tu aimais – plus tard l’ennui prend place au coin de la première rue du matin. Quand on ne sait pas écrire, on a de la haine, parfois on brûle des voitures, elles ne sont pas des étoiles – puis tu es seul…

C’est ainsi qu’à mesure le désir s’épaissit dans un refoulement muet.

Mais puisque tu lèves les yeux vers ma petite terrasse des Oudaïas, Samah, je baisse les miens vers toi. Au-dessus de la mer j’écrirai à Adrienne comme au soleil.

Ainsi va ma sorte de temps, et sur ma terrasse en vérité je demeure dans les souvenirs.

Et après l’affolement que provoquent les longues journées d’attente, de celles qui finissent par rejoindre ton sentiment de n’avoir été qu’une fin de colonie que l’on n’a pas gâtée d’un retour d’exotisme merveilleux, c’est l’exécution. Tout ce que tu avais désiré a disparu, exécuté.

Sur ma petite terrasse, je me construis à contre courant vers l’exotisme – je cherche mon pays et j’y suis, il est ici, au soleil lointain des Oudaïas.

Mais puisqu’on te l’a tranché le désir, Pablo, tu t’apprêtes à trancher dedans à ton tour. Car souvent le désir est une attraction vers le dehors. Et parfois, pour lutter contre un désir du dehors, on se referme : c’est interdit, alors on se l’interdit.

Carnet des Oudaïas

Rentrer à Paris.

Ne pas accepter d’aimer Rabat.

Se passer d’Adrienne, se passer de soleil comme de l’Autre.

S’en passer… Admettre l’ennui.

Et puis non. Tu dis non, que tu ne trancheras pas ton désir. Aussitôt, tu reposes le couteau.

Peut-être te trompes-tu.

Lorsque je pense avoir fini d’écrire dans mon carnet, je me lève. Et puis à la réflexion, non, je n’ai pas fini. Je m’assieds … Mais non … je relève la tête. C’est la nuit dans ma maison des Oudaïas.

Alors je vais m’asseoir sur mon tapis : quelqu’un fait défaut. Qui, je ne le sais pas. Je me dis que ce doit être un effet du voyage : partir, se retrouver avec quelqu’un que l’on connaît assez mal, finalement…

Alors je reste assis en désirant, près de mes nuits anciennes de paroles.

Car la parole, c’est tout à fait un désir, comme le soleil, n’est-ce pas, Adrienne ?

Je t’écris de ma petite terrasse des Oudaïas, avec mes bougainvillées amantes – mais devais-je écrire cela ?

Ainsi sont mes premières pages de Rabat. Dans la nuit les lumières ne scintillent pas, on n’a pas l’argent ici pour faire briller vers les passants le désir de sa ville.

Je regarde la mer, je n’éprouve aucune attente. En rejoignant ceux que l’on aime, c’est une longue absence à soi-même qui se résorbe. Tout paraît venir bien ainsi, dans la solitude tranquille où je réunis, face à la mer.

Toi, tu regardes vers la mer.

Vous aussi, vous aimez la mer.

Moi aussi, je l’aime.

Nous la regardons donc ensemble, et devant nous se tient Adrienne.

Mais j’aimerais aussi te parler de la chaise sur laquelle le pauvre s’assied – et ce sera une lecture de mon carnet d’hier.

Sur ma terrasse des Oudaïas, chauffée depuis toujours comme une orange, j’ai lu, cette nuit, à voix haute, mon écrit de carnet.

Dans ma vie d’enfant, je croyais que les hommes de la médina ne travaillaient pas. La médina, c’est le quartier des pauvres et des artisans. Les hommes y faisaient ce qui était à faire, tous ensemble, du lever au coucher du soleil la médina était affairée. Ce n’était pas du travail, c’était fabriquer en se parlant les besoins du jour. Ensuite, me disais-je, leur nuit est pour la maison et la famille. Et demain ils vendront ce qu’ils auront fabriqué : une poterie, un tapis, un plateau en cuivre – leurs habits ne sont pas bien neufs mais ainsi ils pourront se nourrir.

Car dans la médina la pauvreté est simple, elle se partage. Dans le besoin les yeux sont ouverts, on se regarde puis on se parle – les paroles c’est l’abondance du pauvre. Il lui reste cela, il peut te parler, cette richesse ne lui coûte rien mais il te l’offre.

Longtemps tu ne le vois pas.

Puis vient un autre jour, celui de l’adulte, un jour que le soleil lève. Et tu comprends que le plus beau cadeau que la vie t’aie fait, est un cadeau de paroles. Je l’ai reçu dans la médina, le menuisier retint tout à coup son rabot sur la planche de bois : une pause. Parce que je regardais la chaise qu’il fabriquait. J’étais un enfant, et je regardais le miracle de cette sorte de travail, des deux yeux. Parce que je regardais une chaise en bois devenir une chaise pour la parole : c’était la chaise du pauvre que l’on fabriquait. Alors ce sera le cadeau du menuisier, une chaise sur laquelle le pauvre s’assiéra dans la rue pour parler, la chaise du monsieur pauvre, celui que je connais, il habite ma rue de Rabat. Et depuis, chaque matin, il est assis sur sa chaise, c’est le monsieur que je connais en allant à l’école, vraiment je le connais bien, pour moi il parle assis. Alors chaque matin – pour aller à l’école je me lève tôt – je monte la rue Aristide-Briand avec mon cartable, puis je m’assieds par terre, je suis avec lui dans la rue et je prends le temps.

Lui aussi prend le temps, le temps qui est. Celui qui se présente et que nous prenons est à nous. Après avoir dit son rêve du matin – avoir moins faim – le pauvre a mal aux yeux, il se les frotte. Moi, je dis qu’il pleure et je l’écoute. Mais il parle de faims, de plusieurs faims. De celle du ventre bien sûr, elle est dangereuse et elle fait mal, mais aussi de la faim d’un livre à lire, de la faim d’un ami qui manque, il est parti, de la faim des autres hommes – vouloir partager et attendre – et, comme je le regarde, il me demande si j’ai faim moi aussi. Alors je lui dis : oui, parce que cela fait plus d’une heure que je me suis levé ! mais vous êtes là, j’ai moins faim. Et ainsi, tous les deux nous nous offrons la possibilité que les milieux de journées ne soient pas seulement une fin de soi. Alors il me parle encore, c’est son cadeau de chaise toujours présent que je reçois. Puis, quand c’est l’heure – j’entends la cloche de l’école – je lui dis que le soleil de l’après-midi, il sera pour vous, monsieur. Je le lui dis comme ça. Et il se lève de sa chaise de parole pour me saluer.

Moi je baisse la tête et puis je quitte – lui il reste et il échange.

Dans mon carnet des Oudaïas, je dessine pour Adrienne la chaise de parole sur la page de gauche ; sur la page de droite, je trace deux traits, rien d’autre, et c’est une rue de ville dont on part.

Quand j’ai fini mon dessin, je relis cette dernière phrase. Et je me dis qu’entre ces quatre femmes que je viens d’écrire : la chaise, la parole, la rue, la ville, je vois un enfant étranger qui pleure et demande les genoux de sa mère. Alors elle sourit, elle voit un petit souci pour grandir et elle dit oui. Tous les trois ils se balancent, la mère, le fils – et la chaise est solide.

Plus tard l’enfant cherchera son père ; dans la rue il ne trouve personne. La ville lui apparaît comme une vieille femme méchante. Je voudrais lui dire que contre elle des hommes se battent – et je termine ma page des Oudaïas dans laquelle je voulais te parler, en me rappelant que, plus tard, cet enfant sentira son sexe d’homme rejeté, et sa ville, il la nommera prison.

Tandis que pour toi, Pablo, rentrer au pays, dans ton cas c’était rentrer en France.

Il ne te manquait rien. Tu avais l’aisance, après quelques années au soleil on ne craint pas un retour vers un pays de libertés.

Et pourtant, ce soir, sur ta petite terrasse, tu vois un pays d’ennui : on se côtoie, chacun travaille pour soi – et plus le temps passait, plus tu regardais ailleurs pour te distraire, ressentir une émotion, sans bien savoir ce que tu détestais ou non.

Carnet des Oudaïas

Plus tard, parallèlement à l’effondrement des contacts humains, la Toile t’a permis de te faire plaisir, seul. Le monde entier est là, il brille, en regardant l’écran tu touches sa chair. Après un temps d’habitude, tu n’as plus même le besoin d’affronter les hommes en plein jour : la nuit, peut-être, ton lit peut te sembler froid, mais en pleine journée, tu cliques et c’est bon : – Attends, c’est bon ! Et tu conçois que le monde des hommes, pour se distraire (voilà une idée aisément circonscrite), que le monde des hommes vivants, en chair et en os, n’est pas indispensable à ta vie quotidienne.

Car dans le monde des hommes de ma rue de ville, se lever le matin, rentrer le soir, pas de chaise… c’était le soleil qui manquait. Puis moi aussi j’ai fini par manquer à tous, dans la difficulté on s’enferme chez soi ou bien on casse quelque chose. Dans mon satellite de Paris que j’ai quitté, ils sont abandonnés, les hommes. Et les gens à deux deviennent seuls, chacun seul – oh que c’est compliqué. C’est tout compliqué, tout plié ensemble dit le mot, voilà ce que produit l’oubli du temps du thé avec l’autre.

Sur ma petite terrasse des Oudaïas, je tends alors les mains et je saisis un moment de soleil ancien. Dans la ruelle, au-dessous de mes bougainvillées, j’entends les pas de Samah qui retourne vers sa maison.

Son père vient de rentrer la chaise, car c’est l’heure, le repas.

Alors je rentre dans ma maison. En m’allongeant sur ton tapis, Adrienne, je reconnais mon réflexe d’homme de ville satellite : j’allume mon ordinateur et je chatte pour n’être pas seul.

Je n’ai pas dit bonsoir à Samah.

Carnet des Oudaïas

Peut-être penses-tu une enfance au soleil, comme d’autres ont vécu à la campagne, hors du temps des grands, je veux dire des grands pays, loin de la conscience des villes occidentales et de leur développement.

Dans ma rue de Rabat, celle qui monte toujours vers l’école en pente douce – aujourd’hui, tu verrais : c’est les cafés, dis donc, ça brille, c’est beau, c’est neuf que s’en est les Champs Elysées ! – mais en ce temps-là, lorsque le monsieur pauvre avait dit son rêve, je lui offrais un peu de l’eau de ma gourde et je partageais mon sandwich. Ensuite, je croisais de nouveau les jambes et j’écoutais.

Plus tard, dans l’après-midi, à l’heure où les écrivains sont invisibles, mon père m’offrait parfois un souvenir de médina, par exemple une quille en bois tourné, avec ses deux filets de couleur, rouge et vert. Un objet, un seul, très simple, c’était la récompense pour un cahier bien tenu. Une fois, j’étais fier, j’ai montré le cadeau au monsieur. Je lui ai dit : – J’ai fait aucune tâche, c’est ma récompense, elle vient comme votre chaise, c’est le menuisier qui l’a tournée. Il a regardé. Une deuxième fois. Il a levé la tête. Un peu plus. Et puis il a dit : – C’est bien, mon garçon.

Puis ça été la fin de colonie, le retour en France, comme rentrer tard de vacances, s’écarter des hommes – il n’y aurait plus d’homme pauvre pour m’offrir le soleil dans des paroles.

Et après un petit temps encore d’euphorie, négligeable au regard de l’Histoire, le travail devint plus difficile à obtenir, année après année, la fatigue des nuits de mon père au bureau, de légers replis dans les repas du soir.

Comme désirs perdus, bien des années plus tard, je conserve aussi le souvenir de deux déceptions qui couvraient encore faiblement les rues de notre ville satellite, mon ami, avant que je ne prenne l’avion : en ce temps-là, la première déception fut celle de l’exaltation close du mouvement Paix et Amour, à l’époque on pouvait encore écrire Peace and Love, en anglais, on n’avait pas encore peur de perdre notre langue. Et, puisque nous en sommes avant les interdictions, je conserve un souvenir vague des Golden boys, des enjeux tout opposés à nos derniers repas du soir. L’arrogance de cette impasse des Grands ne devait se connaître que bien des années plus tard.

L’exotisme de mon Rabat ancien est une mémoire de désirs. Et sur ma petite terrasse, j’invite le monsieur, il vient avec sa chaise de parole, j’offre l’eau – mon carnet du soir est fini et mon dessin et l’attente d’une rue.

Car lorsque l’on quitte une réalité, on entre à jamais dans son rêve. Ici, sur ma petite terrasse des Oudaïas, je regarde d’un oeil nouveau. J’espère encore que rien ne rompra. Les premières fois sont difficiles, les premières ruptures : partir. Puis c’est la loi des séries en quelque sorte, on rompt et puis voilà – tu t’habitues rapidement.

Maintenant que j’ai quitté Paris, au soleil des Oudaïas Adrienne est ma compagnie. Elle existe encore en moi, c’est peut-être un désir, plus sûrement la nourriture qui perpétue le désir. La rencontre des amants suppose alors que soit épuisée l’image rémanente de leurs absences.

C’est pourquoi j’écris sur ma petite terrasse des Oudaïas plutôt que dans l’ombre de ma maison, pour nous prolonger et renouveler la parole du pauvre – Et nous sommes là, ensemble il fait soleil.

Didier Guenardeau - FIN du premier chapitre

Dossier génétique / Extrait : Indigène (avant dernier chapitre) - 03 2006

Les voix des Oudaïas

Dans ma petite bibliothèque des Oudaïas, mes livres parlent. J’entends leurs discours, leurs petites voix. Au lieu d’avoir des livres bien rangés, normalement, des livres qu’on lit, les livres de ma bibliothèque chantent dans ma mémoire. Un livre peut m’être si familier que je l’entends parler comme une personne réelle. Sa chair d’encre résonne alors à mon oreille.

Pour entendre mes livres faire l’amour, c’est simple : il suffit de les laisser chanter et de tendre l’oreille. C’est comme la « voix du petit doigt » qui sort des pages, la voix de l’ami, une voix qui me guide. Je pourrais bien entendu exprimer cela autrement. En entrant dans ma petite bibliothèque des Oudaïas, il me suffit d’être à l’écoute de ma mémoire, et j’entends très simplement, très proches, les livres que j’ai lus : parcourir des yeux mes étagères en bois exotiques, poser mon regard sur mon tapis, regarder par la fenêtre… et les voix des livres chantent, résonnent, m’appellent. Je vis et j’écris au milieu des voix permanentes que les livres m’offrent. Oui, les voix des livres sont les voix de nos amis. Ma petite voix, mes petits écrits les prolongent, leur donne une naissance nouvelle. Tous s’interpellent et chantent ensemble. Les livres me font ainsi l’amour à tour de rôle, à haute voix. Ils réveillent mes chants. Je veux dire qu’ils sortent de leur statuaire, ils vivent. Les voix sont alors réunies par les livres, et nous-mêmes réunis par leurs voix. Le monde est ici présent, bavard, offert dans ma nouvelle Babel de voix. Il suffit de le prendre.

Mon écriture est pleine de voix. Mon enfance chante sans cesse. J’entends encore la voix de Zora, le chant d’Adrienne, entrée par un soir de lune, le chant de l’amour, sa voix éternelle, des voix si exotiques, des voix indigènes, des voix intérieures, les voix des hommes. Toutes sont maintenant entrées dans ma petite maison des Oudaïas. Elles vivent, elles se mélangent à mes rêves. C’est bien ainsi. C’est bien, de toute éternité.

Demeurez dans ma petite bibliothèque des Oudaïas.

Carnet…

La première fois que je m’y suis mis, à écrire — ça sonne japonais, misuimi, non ? pas beur en tout cas —, j’ai écrit un roman de regrets, plein de rêves. Les secondes fois, je suis retourné à l’école écrire des nouvelles, noires de jeux concis et de fruits confits. La troisième fois, je me suis rappelé de ma vie réelle de fiction. Rien que bavardages et écrits dans le sable.

Alors j’ai tout emporté pour réunir, toute une vie.

J’écris encore pour vous, mes amis.

La brûlerie de novembre, 1

Aujourd’hui, sur ma petite terrasse des Oudaïas, j’ai les oreilles qui sifflent. Les journaux ne parlent que des événements de novembre dans les banlieues françaises. La « banlieue » explose, écrit-on, elle brûle des voitures. Il paraît que ce sont surtout les Arabes qui s’y mettent, que ce sont des racailles et des voyous. Au feu les pompiers, la banlieue qui brûle !

Ah… Les Arabes indigènes de t’chez eux, en tout cas les Marocains de leur cœur, je les connais, moi : ils brûlent pas les voitures.

Alors en France, donc, c’est la Brûlerie de novembre ?

Je regarde mes bougainvillées. Eux aussi sont exhilés. Pourtant, ils sont en fleurs.

Aux Oudaïas, je suis venu écrire sur mon Maroc à moi de mon enfance, raconter des histoires d’amour, entendre des voix. Pour écrire, il convient d’accoster au large. De rester ancré au large, sur une mer calme. Regarder silencieusement le désordre au loin.

De ma petite terrasse des Oudaïas, je vous écris de mon coeur ce qui s’inscrit dans le temps, ce qui vient parler comme une vague douce sur le ventre d’un dauphin.

Lutter pour la Brûlerie de novembre, pour qu’on s’en sorte. Ecrire l’amour qui sortait de la voix des hommes, ici, à Rabat. Il ne faudrait jamais oublier sa petite voix intérieure. Toujours demeurer indigène.

Wo

Ce matin, un jeune monsieur, monsieur Wo, est entré dans ma bibliothèque. Monsieur Wo est beur et marocain. Il a été renvoyé de France, par charter, en ce mois de novembre 2005. C’est un passant de banlieue en quelque sorte, un nouveau sans papier, un exclu de la Brûlerie de novembre. Le voici à Rabat. Mais monsieur Wo n’a pas brûlé de voiture, rien du tout. C’est un monsieur beur, très gentil. Il est beur, oui, mais avant tout il est marocain ; enfin, ses parents étaient marocains. Mais les marocains sont avant tout des Arabes. Les Arabes, m’explique monsieur Wo, on ne les aime pas du tout en banlieue française. On les aime beaucoup moins encore en ce mois de novembre. Toute les événements de la Brûlerie de novembre sont de leur faute. Monsieur Wo a été « attrapé », comme pris sur le vif pour défaut de paiement sur stationnement réglementé. Ce monsieur de passage dans ma petite bibliothèque des Oudaïas est un passant de novembre. Il aime bien les livres même si pour lui la lecture est difficile. Il n’a pas pu apprendre à lire. Mais il sait entendre les voix. Alors il est venu entendre les voix des Oudaïas, loin de la Brûlerie de novembre. Ici il entend les voix du monde, des voix gentilles qui viennent lui parler à l’oreille. Cela est différent de la banlieue de novembre. En banlieue de novembre, on expulse.

Monsieur Wo me raconte que, s’étant garé près de chez la boulangerie, pour acheter le pain, juste à côté, devant, d’urgence, lui, le jeune homme très gentil, un passant de banlieue de la Brûlerie de novembre, avec un peu de caractère bien sûr, mais le cœur sur la main, comme souvent, si on le prend dans son intimité profonde, le jeune monsieur donc que j’ai invité dans ma bibliothèque, lui, il avait affiché une pancarte en carton d’emballage sous son pare-brise, parce qu’il se garait, un peu mal en droit, devant la boulagerie, vite fait, pour rapporter du pain à sa famille, rien d’autre, le pain, sinon c’est chère la nourriture en France, on mange pas toujours. Il faisait ses courses. Alors il avait affiché une pancarte sur laquelle il avait écrit, je cite :

Exceptionnellement Je SUIS PRECE

par FAUTE DE TEMPS.

Je MEXCUSE de n’avoir pas mis de ticket.

Je REPASSE plus tard.

Je vous REMERCIE par là de pas VERBALISER. PARDON.

Je suis chez LE PAIN, SAIS POUR MES FRERES. En cas de PROBLEME

Je suis DISPONIBLE chez eux. MERCI. PARDON.

Voilà tout. Mal garé au cours des événements de novembre pouvait suffire à être expulsé de France. Quand on veut renvoyer un Arabe il faut une raison. La raison, on peut le trouver. Ceci était une raison possible. Sa petite pancarte avait été, en quelque sorte, la raison du voyage simple par charter.

Dans ma petite bibliothèque des Oudaïas, Monsieur Wo vient de rencontrer une jeune femme française un peu perdue très gentille avec du caractère elle aussi. La jeune femme s’appelle Josiane. Josiane est ici, aux Oudaïas, de son plein gré. Ne s’entendant pas tout à fait très bien avec l’école en France, elle avait décidé « d’arrêter tout ça ». Puis, ne s’en sortant pas tout à fait très bien en banlieue avec le travail, elle a décidé de s’aller détendre un peu au soleil. C’est ainsi qu’elle est arrivée, cherchant quelques voix pour lui tenir chaud, dans ma petite bibliothèque des Oudaïas. Monsieur Wo et Josiane viennent donc de se rencontrer. Ils semblent s’attirer mutuellement, très fort. Mais monsieur Wo paraît, aux yeux de Josiane, comme un monsieur certes charmant mais grand parleur. Le sujet de discussion qui a déclenché ce jugement de la part de Josiane est le suivant. Monsieur Wo a déjà, les choses vont vite, fait sentir à Josiane toute l’attirance qu’elle déclenche en lui. Josiane dit pareil. Elle veut bien tout ce qu’il voudra, mais elle tient à un point important à ses yeux. J’ai cru comprendre qu’on parlait avenir et enfants. Sur ce dernier point, monsieur Wo a fait des promesses ; mais Josiane, elle, semble en douter, des promesses. Elle vient donc de répondre assez nettement à Wo qu’à son avis à elle, il cause beaucoup mais qu’il ne sait rien faire d’autre…

Wo vient de réagir. Il a dit :

— Wo, tu me crois pas ou quoi, là ?

C’est pourquoi Josiane vient de donner ce surnom au monsieur renvoyé de France : monsieur « Wo » !

Monsieur Wo, donc, vient de répliquer à Josiane qui doute de ses promesses de lui faire un enfant comme elle le souhaiterait. Pour exprimer mieux son indignation, pour la convaincre, il fait naturellement des gestes dans tous les sens les doigts écartés la main tendue, lui, le passant de bibliothèque « à » Josiane. Puis il se referme les doigts, se regarde les chaussures. Il se trouve tout bête, incapable d’en dire plus avec des mots. Des larmes lui montent aux yeux. Si, il veut bien faire des enfants à Josiane, c’est promis, il le jure, c’est « vrai de ma mère » lui dit-il. Pour monsieur Wo, on ne peut jurer plus fort. Etre rejeté de France comme un voyou, pour une pancarte de stationnement, sans droit, sans papiers, puis se faire douter de ses promesses par Josiane qu’il désire et qui de toute évidence semble également le désirer, là, subitement, c’est un peu trop pour lui.

Josiane est très embêtée. Elle regrette déjà ses mots un peu fort. Elle comprend maintenant que Wo veut bien tout ce qu’elle voudra mais qu’il espère avant tout un mariage. Pour Wo, le mariage, c’est pouvoir rentrer en France la tête haute. Marié avec une Française.

Alors Josiane se met à son tour à pleurer. Elle sent que Wo est un cœur tendre, quoi. C’est pas brûleur de voitures. Pardon, je m’excuse.

Oui, Josiane est très embêtée d’avoir parlé trop vite. Elle est gênée, embarassée. Elle en a des tics de la bouche, elle s’en pince les lèvres, ses yeux regardent son nez, « dans le lointain »… Puis elle tousse un petit peu, « hum hum », elle essaie de rabattre mieux sa jupe à fronces, plissée, ultra collante, mini, en tirant vers le bas, comme ça : « hou … ouf », trop courte, vraiment, elle se dandine comme poulette, à droite, elle tire sur sa jupe… Oh mince ! L’ongle dans le collant, encore un de foutu, ça crisse, zut ! Encore tirer sur la jupe… Nandinant c’te fois à gauche, eh mince ! voilà que le haut s’y met, « ça vous remonte par le nombril, par le haut, par le bas, comment s’en sortir-e ». Un déhanchement insupportable pour Wo, un de ces déhanchements qui vous attire pour toujours.

Woufff, eh beh ! La jupe est rajustée.

Hum hum.

Wo regarde Josiane avec envie, une Josiane qui te vous tire et retire youp en se nandinant une plissée qui veut pas descendre d’elle-même aisément, ni à droite, pas facilement, ni à gauche. Oh que oui, Josiane, oh que oui pour les enfants.

Ah ! Josiane est rassurée : voilà une réponse claire de Wo.

Alors monsieur Wo s’approche de Josiane, tendrement. Josiane fait de même.

En raccourci, nous dirons qu’ils eurent envie d’avoir beaucoup d’enfants, Wo et Josiane.

Un petit espoir de liberté et de réconciliation s’ouvrait enfin pour eux, au cœur de ma bibliothèque des Oudaïas. Wo et Josiane ajoutèrent ainsi leur fraternité nouvelle et leur désir à ma bibliothèque de voix. Tout entrait ici, des voix de toutes sortes. Des voix indigènes qui retrouvaient le chemin de la fraternité.

Carnet…

« On devient réellement un écrivain lorsque l’on est parvenu à construire un grand personnage féminin », écrivait Flaubert.

Un autre monsieur

Un autre monsieur, un monsieur marocain, monsieur Bouchta, entra dans ma bibliothèque. Il dit que, pour les voix qui sortent des livres, il était bien d’accord.

— C’est intéressant, ajouta-t-il. Notre littérature orientale a une longue tradition orale, encore très vivante. Dans l’histoire de la littérature occidentale, c’est un peu différent : la transmission orale prend fin avec le Moyen Age. L’écrit est vraiment très important chez vous, votre civilisation est fondée sur l’écrit, plus fortement que la nôtre, disons depuis plus longtemps. Mais enfin, Homère avait déjà mis fin à cela en consignant autant que possible dans L’Iliade puis dans L’Odyssée de très anciens contes chantés par les aèdes… Avec votre bibliothèque de voix, un peu particulière, vous êtes d’une certaine manière notre ambassadeur. Vous réhabilitez le chant et la parole dans votre « Babel des voix ».

Quant à vos écrits, sur votre petite terrasse des Oudaïas, vous avez probablement déjà réfléchi à cette question de la constitution du temps qui s’agrège entre les couches picturales d’un tableau… Le peintre couvre, gratte, efface, recouvre… La beauté surgit de ces couches enfermant le temps. Oui, la peinture, comme l’écriture, sont deux langages. Notre tableau est-il jamais fini ? Qui a jamais fini son tableau ?

Quelques autres voix de ma bibliothèque

Ma bibliothèque des Oudaïas est une Arche de Noé. Au-dessus de ma maison, sur ma petite terrasse, mes bougainvillées, mes orangers.

La lumière du jour faiblit. La bibliothèque entre dans l’obscurité de la nuit et la douceur.

Une petite voix se met à parler. C’est la petite voix d’un livre, celle de monsieur Tanizaki. Elle dit :

— Avez-vous jamais, vous qui me lisez, vu la couleur des ténèbres à la lueur d’une flamme ?

La petite voix aurait voulu s’expliquer, lire une longue lettre peut-être, apporter calme et repos. Elle aurait voulu ouvrir des chemins, conter la délicatesse et la sagesse de l’Orient, saisir un éblouissement et répandre des cendres de lumière dans l’épaisseur de la nuit. Elle fit, pour s’aider, bien des gestes gracieux. Puis elle nomma d’un souffle la voûte de ma petite bibliothèque des Oudaïas, et d’une aspiration, engloutit l’obscurité naissante.

« Cette nuit ressortait subitement au rêve ou à l’espoir », commenta bien des années plus tard un promeneur de Babel, la vraie, se rappelant puis reposant sur l’étagère 2, premier mur, hexagone 25, le vingt-neuvième livre, celui qui commentait ce fragment de conversation à voix basse d’un livre, ce moment où la lueur du Verbe se nourrit de toute obscurité, s’offrant seule transparence des cendres et fécondité de l’amour — en se référant à la description qu’a bien voulu en donner Jorge Luis Borges dans sa nouvelle La Bibliothèque de Babel.

Certaines voix d’objets présents dans ma petite salle voûtée des Oudaïas demandèrent à prendre part au débat : une sculpture d’ébène, un éléphant en ébène, un coupe-papier en bois de rose, un livre qui s’écrivait et n’aurait pas eu le temps de parler autrement. Toutes auraient aspiré à retrouver leur ordre primitif bien qu’incertain. Mais les choses sont muettes, et leur ordre, décoratif. Elles se satisfairent finalement de leur sort, avec élégance. Et chacune des choses, chacun des objets, reprit sa pose hiératique exemplaire.

Ma petite terrasse des Oudaïas exhale ses parfums d’orangers. Elle murmure gaiement comme des enfants parlant à voix basse autour du sommeil étoilé de leurs parents.

Chuuut…

C’est la nuit.

Tout dort dans ma maison.


La Babel des Oudaïas

On ne sait rien et jamais on ne saura rien de l’origine du langage. Touchant les origines probables de l’écriture, on est un peu moins mal pourvu.

Etiemble, Ecriture.

Reprocher à ma bibliothèque que ses livres parlent, serait injuste. Après la Babel de la Genèse, la Bibliothèque de Babel conçue par Borges, ma Babel de voix, celle des Oudaïas, ouvre enfin la seule voix possible à la réconcialiation des hommes.

On ne peut oublier quel désordre régna à Babel dès lors que le châtiment divin s’abattit : les hommes, pour avoir projeté d’atteindre les Cieux en édifiant la tour de Babel, pour avoir refusé en quelque sorte leur condition humaine, pour avoir douté peut-être et tenté de percer les secrets divins, furent punis. La sanction fut exemplaire : Dieu sema la confusion absolue en mélangeant les langues, de sorte que plus personne ne se comprit jamais.

La psychanalyse pouvait naître. On aurait besoin d’elle pour trouver sa voix.

Quant à objecter, ma Lectrice, qu’aucun livre ne pouvait réellement vivre en voix dans la Bibliothèque de Babel, tu as raison. Borges a passé, en quelque sorte, cet aspect sous silence dans sa fiction.

En effet, les livres en eux-mêmes, physiquement, leurs écrits, y ont été recensés. On ne peut en douter. Il suffit d’ailleurs pour s’en convaincre d’accepter le premier axiome par lequel la bibliothèque existe ab aeterno. Mais leurs voix humaines, les voix des livres, celles que nous pouvons entendre dans ma bibliothèque des Oudaïas, ces voix particulières qui viennent en ma mémoire auraient-elles pu appartenir à la Bibliothèque de Babel ?

Je ne crois pas. C’est ce que j’appellerai la « différence de la voix », ma Lectrice.

Car il faut une chair pour la porter, la voix. Un chair qui vit dans le présent du lecteur, dans le présent de celui qui écoute. La chair même de l’auteur est insuffisante. Nous sommes mortels.

Ce qui compte alors, c’est le moment de la voix. Par exemple le moment de voix d’un livre qui chante dans ma mémoire.

L’écrit, le livre lui-même, était peut-être prévisible. Il suffit de croire aux mythes…

Mais la voix, la vibration particulière et unique de l’air qu’elle produit, en son instant, vers notre oreille, ma Lectrice, ne pouvait être dans la Bibliothèque qu’imaginait Borges.

Borges se situait dans une tradition déférente à l’écriture, me semble-t-il. Selon sa métaphysique, l’univers est conçu pour être écrit, et interprété. La cause première, Dieu, peut alors être une fable ou bien une lettre quelconque de l’alphabet. Qu’en penses-tu ? Que la bibliothèque soit ainsi un instrument intemporel, maîtrisant tout mystère et les comprenant tous, confirme cet asservissement de l’homme à l’écrit. Il nous inquiète aussi : tout mystère étant contenu, la bibliothèque peut paraître inutile. Il ne resterait au mieux qu’un dialogue éternel des signes avec le sacré, terriblement voué à l’infini…

La palabre infinie de l’écrit qui demeure depuis toujours et reste à jamais irrépétible, et je songeais à Gabriel Garcia Marquez, il faut conjurer notre propre sort, je songeais au terrible danger de la révélation mortelle qu’apporterait la lecture finale du dernier mot, à notre enfermement éternel dans l’écrit, à notre fin révélée et accomplie dans le moment même de sa lecture…

Je ne faisais rien d’autre, ma Lectrice, durant toutes ces années, sur ma petite terrasse des Oudaïas. J’ajoutais simplement, parfois, de façon organique, une légère transformation comportementale.

Je rêvais la voix, la voix échappée d’un auteur, la voix relisant, j’entendais le mystère des murmures de ma bibliothèque, bruissant sans ordre — et je tentais d’être là, dans la voix de l’écrivain, dans la voix humaine et chaude d’avant tout écrit. Et je me voyais répondre à Borges, que le monde des mots crée le monde des choses, oui, Lacan a raison, Dieu l’a fait avant lui, créant le monde par le Verbe — mais quelle est leur fin ?

Nous sommes aux Oudaïas, ma Lectrice, écrivais-je de ma petite voix intérieure. Et je n’entends que des voix de toute part, un monde de voix et de lectures, les voix peut-être d’une enfance marocaine.

Je n’entends que des voix exotiques, ma moisissure magnifique revit dans les voix étranges et utiles de ma petite bibliothèque des Oudaïas. Et je te suivrais volontiers dans cette remarque, ma Lectrice : oui, Borges a peut-être redonné une vie possible après le châtiment en disciplinant dans l’alphabet, dans la trace énigmatique, le souffle originel à jamais confondu.

Eh bien, ma bibliothèque opère un simple retour : elle chante.

On pourrait néanmoins formuler une objection — et je souhaite qu’elle n’ait aucun avenir.

Dans son dernier ouvrage, Michel Houellebecq a évoqué la possibilité que nous soyons tout bonnement clonés, chacun de nous, à l’identique, nous perpétuant ainsi identiquement, éternellement, sans rupture.

J’ai cru voir là un châtiment semblable à celui que nous évoquions. Assurément, semblait-il écrire, la notion d’amour s’amenuisait à mesure que les générations se perpétuaient. En retenant cette hypothèse, et en opérant un très léger décallage quant au moment choisi par l’auteur pour situer l’avènement de ce que nous réservait la génétique, disons en reculant d’un peu plus de deux mille ans, en nous situant donc dans les préalables au début de l’ère chrétienne, en suivant presque l’auteur donc, on pourrait dire alors qu’un homme quelconque, né à l’époque de Babel, a lu, à voix basse ou haute, l’un quelconque des ouvrages de ma bibliothèque actuelle. Peut-être. Selon sa théorie, il aurait pu avoir un prédécesseur ; il aurait eu des successeurs. Grâce au clonage, et en suivant la théorie de l’amour de Houellebecq, une voix ayant lu pourrait être réincarnée dans un nouveau corps conservant la mémoire de lecture de son ancêtre.

Mais le lecteur de Babel n’est plus : mort, réincarné, il est lui-même et autre à la fois. Sa réincarnation lit. Sa voix était prévisible. Admettons. Mais sa voix ne peut avoir existé et être aujourd’hui.

Une voix est une chair. Et sa chair est aujourd’hui autre. Elle ne peut porter une voix originelle, la voix même de son ancêtre.

Ce qu’un corps nouveau lit pu avoir été écrit. Mais la lecture que fait une voix n’a jamais pu avoir existé.

La lecture est neuve, irrépétible.

Lisez. Vous renouvellerez sans cesse. Les livres nécessitent votre voix pour vivre.

Carnet…

Des nuits de paroles. Des après-midi porteurs de nuits.

Les voix retournent au silence, comme les livres.

Ma petite bibliothèque des Oudaïas est infiniment modeste.


Actualisation du moi.

— Ecoutez… Votre moi est un peu double, voilà tout…

« Ou tu ne penses pas ce que tu dis, ou bien tu fais mieux que tu ne penses. Tu as quitté ta patrie pour t’instruire, et tu méprises toute instruction. […] Je suis plus d’accord avec toi que tu ne l’es avec toi-même. […]

De tout ceci, on doit conclure, Rhédi, que, pour qu’un prince soit puissant, il faut que ses sujets vivent dans les délices ».

Montesquieu, Lettres persanes, lettre CVI.

Lectures indigènes

Certaines lectures libérées, bien à soi et sans retenues, indigènes donc, plus du tout « immobiles », suscitent alors des interrogations infinies, ouvertes, et peuvent mener à de petites analyses « en écho ». Oh, de rien du tout.

Je me suis dit, qu’au Menu du jour, celles qui suivent pourraient nous éclairer. Par « lectures » on entend ici des lectures de sortes très variées. Mais très simples, si si : vraiment. Genre : transmission à deux coups, l’un vers vous, l’autre, après rebond, vers le contexte que l’on appelle avec gravité la Brûlerie de novembre. Finalement, un remède en vue du délice.

On supposera pour ces formes de « compte-rendu » qu’ont été faites des lectures approfondies du livre que l’on rappelle ci-dessous. Eventuellement de celui-ci, qui s’écrit en voix et s’offre. Rien de plus.

Allons-y.

Ah… Le thé… Zut. C’est l’heure, comme chaque après-midi.

Je vous laisse avec ma Lectrice.

— « Comme une promesse d’éternelle jeunesse », disait Pablo, citant ce qui avait pu être dit à la sortie du livre la possibilité d’une île, dont un des thèmes est « l’avenir ».

« Pablo étant donc momentanément indisponible, j’enchaînerai. Qu’il ait oublié l’heure de son thé à la menthe au Café Maure des Oudaïas, il faut qu’il soit troublé.

Comme une promesse d’éternelle jeunesse, rappelait-on donc en aparté, dans la petite bibliothèque des Oudaïas celle qui avait accueilli le Roi. Wo. Bouchta. Des anonymes. Des inconnus. Et partant, tant de monde, des amis, Josiane, G… Ce livre, ainsi que le manuscrit que vous avez en main, seront les objets d’écriture sur lesquels nous nous interrogerons cette après-midi.

— Oui, d’accord — je m’appelle Josiane — mais il faut le contexte. J’ajoute rapidement aussi que j’ai beaucoup écouté Pablo, même que je soye têtue. J’ai fait quelques progrès…

« Nous, dans le vieux bahut où j’étais, j’y suis plus, je viens de finir, y avait des mecs qui disaient : « Il y en a qui n’ont pas d’éducation : ils parlent mal, ils écrivent mal ; mais bon, ils ne sont pas méchants. Mais ça fait du monde ». Dixit, dans le métro. Où je traînais parce que y a pas de boulot, et quand t’en trouves, faut voir les garanties près de zéro, les conditions, les mépris, la galère pour survivre, les insultes des prix, ce que tu fais avec ton smic, ton rmi, minuscule tout ça. Dans le métro… et avant que j’arrive à Rabat, carrément grave ici, oui, c’est encore pire ailleurs, oui. Je ne fais pas du tout de tourisme genre « dépliants touristiques ». Je vis dans la bibliothèque de Pablo, rétirée, très peu apparente, mais j’écoute, je lis, j’ai rien d’autre à faire, c’est déjà pas mal, oui, mais est-ce qu’on entendra combien ça compte et est-ce qu’on pourra en faire quelque chose ? Et puis je suis aussi venue « dans l’espoir d’un petit Wo ». Va savoir… !

« Je te laisse réfléchir ? Bien… Je continue.

« Je te raconte. Dans le vieux bahut où j’étais donc avant, on se « fardait-aussi-le-latin ». Oh, pas tous. Mais les meilleurs y allaient. Pas grave, on n’est pas obligés

« Si, c’est grave. Si tu n’es point une élite, t’es peu de choses, depuis un moment. Mais cette question du latin, surtout, c’est un état d’esprit. Et cet état d’esprit en arrière-plan n’ouvre pas à l’assimilation de tous, loin de là. Quant à l’égalité des chances, il s’agit strictement, dans le cas le plus favorable, de la possibilité de parvenir à ce que l’on arrive à faire soi-seul ; en aucun cas à ce que tous puissent en faire autant (mission Education nationale ?, discours d’ambiance ?) ; donc les strates de gens ayant telles compétences demeureront rigoureusement les mêmes. Les passerelles, je rêve ! Moins d’un pour mille. Notre sociologie des connaissances acquises, par individu, ne sera nullement bouleversée, pas un iota. Restons calmes.

« Et faut voir le genre, en classe de latin : « Finis coronat opus, miserere ! et Amen si on s’en sort avec ça », qu’elle respire difficilement la prof derrière son bureau. Oui oui, j’ai des oreilles qui lisent dans les pensées. Et vous croyez qu’on a envie de venir en cours, nous de la petite Brûlerie, quand on sent très fort que l’autre, derrière le bureau, il pense ça, « gentiment » ? Bref. Mais si tu fais pas latin, tu fais quand même « français ». Français, d’accord. Mais vois le genre : rien que des vieux trucs à lire, des exos, des engueulades, des « exécrations » du prof, et des carnets de correspondance que ça te pleut sur la tête ma mère dans la classe dès qu’on est des « nuls » (en pensée, ça ne se dit plus…)

« Totalement autre chose. Imagine un prof… qui nous dirait, à propos de « nuls », en se laissant glisser-un-peu, qui penserait : « des nuls, tout ça, des « voyous », des « racailles »… Personne ne l’imagine, c’est entièrement impossible. Qu’ils soient méchants avec nous, c’est une chose ; mais que ce soye des ânes, non !

« Mais je te vous traduis la phrase, en gros latine, en français. Car on ne doit jamais laisser quelqu’un dans l’ignorance, avec ce dédain qui consiste à penser, parfois dans les livres : on comprend, ou sinon tant pis, ça fera « exotique ». Je traduis. « Finis coronat opus, miserere ! et Amen si on s’en sort avec ça » : La fin couronne l’œuvre, quelle misère ! Mais ainsi soit-il, si je m’en sors… avec ces petits cons.

« Maintenant, j’explique : « La fin couronne l’œuvre » signifie que la fin d’une chose est en rapport avec son commencement… On interprète « chose », « fin » et « commencement », comme suit : Il était une fois des jeunes, dans les villes… Les jeunes, vous savez quelles sont leurs vies : aucune connaissances, excès, désordres, scandales de toute nature. Fatigués d’eux-mêmes, après avoir fatigué les autres, ils cherchent dans leurs « brûleries » un remède à leur incurable dégoût. Dégoût de l’école, par exemple. Alors ils brûlent des voitures à défaut d’être entendus, à défaut de savoir s’exprimer, à défaut d’être vieux et mous, parce qu’ils sont plein de vie, à défaut de savoir « à qui se faire respecter ». En d’autres termes : t’étais un nul au départ, tu m’étonnes que tu le restes ! pense-t-on à voix de couloir.

« Et pourquoi qu’on pense ça ? Pour toutes les raisons que tu sais, et parce qu’on ne démord pas d’une culture, que même les Français de langue et de culture de leurs parents instruits, ils en ont au-dessus de la casquette, ou du cheveu, selon. Ou ras-les-baskets, cette fois pour tous. Car tout le monde a des baskets, beau quartier, ou « voyou », ou « racaille ».

«  Que je soye claire. C’est sûr, une dizaine de frappa dingues ont tué des gens, une handicapée, et perpétré des horreurs. Ça, c’est pas possible, c’est net et clair. Horrible. Jamais !

« Mais pour le reste, bon sang de bonsoir, on n’entend rien, on refuse de comprendre et de faire. « On », des anonymes, s’est opposé à une personne, très nettement. Une personne qui représente, avec d’autres du « moment », tout ce qu’on ne veut pas, nous et des millions d’autres. Est-ce qu’on entend ça avant que ce soit trop tard ? Pas de cette société qu’on nous referme vers la privation de liberté. Alors, est-ce qu’on va pouvoir espérer des cours de français, en voix, en chair, en plaisir abordable dans notre vie de jeunes et dans nos aspirations, pour grandir ? Voir plus haut : liberté, amitié… Et relire Saint-Exupéry, tout : Le Petit Prince, Vol de nuit, Pilote de guerre, Terre des hommes… Ouaip, j’ai lu.

« Oui, moi, Josiane, je suis peut-être une revenante, une gouailleuse de banlieue qu’on méprise.

« Mais vous avez suivi la révolte de novembre ? Oui. Elle va reprendre, se poursuivre de toutes parts. Les « assez ! » se comptent par millions, les envies d’humanité, les envies de parler, de se faire entendre, les envies de partage, les envies de vivre en paix sans un gouvernement qui retire tout, impose, agresse, méprise ; et ça va s’aggraver, très vite.

« J’espère seulement que ce sera en douceur, qu’on va revivre dans un pays où on nous fait participer en nous écoutant, tous, les jeunes, les moyens, les plus vieux, tous, qu’on a envie d’amour. Mais faut savoir aimer. Aujourd’hui, c’est l’antipode totale !

« J’arrête. On est en train de mourir. Il nous faut des voix pour nous porter. Et de la langue et des lettres aussi, d’accord. Attention, hein ! Pas de « vieux » trucs !

« Je sais je sais : les profs, ils pensent pas tous mal à nous. Mais je te donne un exemple, que t’en fais ce que tu veux. Et Wo, il est d’accord.

Exemple. « Vous ouvrez votre livre à la page 7 ; aujourd’hui rappel sur les propositions complétives et les compléments d’agent ; demain, contrôle. Le premier qui parle, chez la CPE. Est-ce que je me fais bien comprendre ? … Notre prochaine séquence portera sur le Récit. Vous voudrez bien acheter, cette année, donc… donc… Le Rouge et le Noir d’Henri Beyle alias Stendhal roman dans lequel Julien Sorel incarne les aspirations impossibles d’une jeunesse éduquée mais pauvre ».

« Ouf ! Et vlan !

« Ouais ouais…

« C’est bien joli, c’est très beau l’idée…

« Passionné Wo qu’il est, passionné !

« La belle banlieue aussi, oh oui !

Le blème, minimum, c’est les vieilles situations, la longueur, le décalage imbittable d’époque. Bien belle l’idée, mais va-t-en lire ça, même en « suivi de lecture » !

« On ronfle, eh oui !

« M’enfin, si faut, un livre, c’est écrit. Tu peux toujours reprendre si t’as pas compris. L’écrit, ça bouge pas : c’est écrit. Alors un livre, c’est comme les bonbons : tu le suces un peu aujourd’hui, tu lui remets son papier, sa couverture quoi, et c’est parti : demain, tu te le resuces à tête reposée, tranquille.

« Alors moi, Josiane, même si c’est pas toujours facile pour moi, je reste là un moment, dans la biblio des Oudaïas, pleine de voix. Et à Pablo, je lui dis qu’il faudrait que ça soye aussi pour nous. Je sais, je l’embête un peu, Cocotte, mais bon : ça le fait rire aussi.

« Et puis, à Wo, je lui ai dit : T’es pas obligé de lire Pablo, ni le latin des cours, rin ; si t’aimes pas, va chez le libraire. Regarde, ouvre un coup : tu fais ton choix.

« M’enfin, pour lui, c’est plus dur. Mais il commence à y arriver, tu verras, à force d’entendre des voix et qu’on se penche sur lui hors les contraintes et librement…

« Parce que tu crois que c’est vivant, que c’est vivant pour nous, les siècles passés à NOTRE âge ? les études avec contraintes ? Tu crois que c’est un quotidien qui nous parle, à notre âge ? Tu crois qu’il faut commencer par ça, dans notre tête à nous, « vieux crânes de jeunes lecteurs », fatigués de ne plus pouvoir rêver et grandir et de ne plus avoir le temps devant nous, en novembre 2005 et même depuis un bout ? Oui, un « jeune », faut qu’il puisse vivre dans une société qui l’aime, qui laisse du temps, qui le protège. Et non pas qu’on te le foute en apprentissage à 14 ans.

« L’apprentissage, si tôt, c’est la démission ; l’apprentissage, astage, c’est tuer et capituler !

« C’est rin que fabriquer des futurs pauvres gens, bien aux pieds, wouaf ! Parce que si j’étais ministre, moi, je veux bien qu’on fasse femme de ménage ou récureur d’entreprise, mais à condition OBLIGATOIRE qu’on sache lire les voix, qu’on jouisse de livres, — et — et qu’on sache entrer dans une librairie comme le lecteur du tout début, avec « un sourire heureux et complice envers lui-même ».

« Ouais, je préfère la liberté par les voix qu’on entend des livres.

« Qu’on nous lise des livres, qu’ils parlent !

« En gros, en gros, hein… Je sais, aux Oudaïas, c’est de l’esprit des livres, de la poésie, de petites histoires des livres, du condensé pour aspirer la voix envahissante et merveilleuse de l’écriture. Mais on lui en veut pas, nous, à Pablo : ça, c’est de la poésie, de l’écriture, du « roman », ce qu’on aimerait savoir goûter un jour. Jouir de l’écriture et des voix, en étant libres et aimés, au-delà de notre temps de Brûlerie de novembre.

« Mais c’est vrai, faut reconnaître, que t’as des profs…

« Qui ?, qui te font sonner « Racine, Bérénice », les premiers vers — pourtant c’est « pénible » !, eh bien y en a qui donne quand même de la gueule à ça, et ça sonne !

« Pour un peu, tu saurais plus que c’est un vieux truc. Avec certaines poésies, pareil. « Kif kif bourrico », qui dit Wo.

« Bon, allez… Je vais me lâcher, juste une connerie pour vous faire rire : faudrait peut-être tout refaire la littérature ancienne…

« Sinon, hé !, on peut lire des trucs neufs, non ?! En tout cas, ce qu’on veut, c’est qu’on nous fasse l’amour avec la voix. C’est pas interdit en cours ça, si ?

« Tandis que lire plat, plat comme le pays de la Brûlerie, avec des pétitions de te faire entendre tout sans cœur, les questionnaires de lecture avec… La mort ! Non, mais je rêve !

« Si si, on entend ça dans les officiels du « français »… Une sorte de voix du fond des âges, lisant comme un missel gris de novembre des lignes si extraordinaires que l’émerveillement leur monte aux larmes, comme si la voix de l’auteur leur chutait de la langue : trois petits sons monocordes et puis s’en vont, une finesse si aigue qu’on en lit, en débutant, recto tono, sans même savoir faire… Un ennui de misère !

« Pablo il dit, en gros : « Il convient de lire avec votre lueur, de relire en jouissant, lentement. La sonorité, le rythme, la voix, tout est là. Prenez et dégustez. » Tu vois le programme ? tu le vois bien ? Oui ? Eh ben, c’est ça qu’on veut.

« Hein, Wo ? Même que dans les monastères, la lecture recto tono, celle du moine habité de voix, il faut combien de siècles pour s’en imprégner ?

« Aaallez, je relaisse la parole à la Lectrice, et le dictionnaire à ceux qui veulent.

« A toi, Cocotte !

« Moi, je vais voir Wo, j’y ai un truc à i demander… (? « er » ? … Lui demander, lui Prendre… C’est bien ça : infinitif !)

« Hé, c’est interdit de vérifier ?!

« Ouaip, quand Pablo il est pas dispo, on se débrouille. On peut, maintenant

« Car nous savons que nous passerons désormais des années à lire LIBREMENT, et à entendre, SANS CONTRÔLE. De cette façon, les contrôles ne seront point utiles. L’élève est comme chez le sypkanalyste : toi, la langue, le livre…

« A toi Cocotte.

— Hum hum… Quelqu’un a-t-il soif ?!

« Tout va bien ? … Tout « baigne » ? Oui ?

« Bien. Je termine donc rapidement ce que j’annonçais en cette après-midi particulière.

« Pour ce qui revient donc au livre ou manuscrit, ou parfois vocascrit, de Pablo, Palabres exotiques, je vous raconterai donc l’histoire suivante, qui tiendra lieu d’analyse partielle. Notre objectif étant un autre livre, dont nous proposerons bientôt la lecture indigène annoncée, également partielle. Par avance, nous remercions cet auteur pour sa première et sa dernière page, ainsi fût-il d’Antonio Tabucchi, enfermant Fernando Pessoa dans Requiem.

« L’auteur écrivant, solitaire mais entouré de voix, dans sa petite maison des Oudaïas, j’ai eu cependant connaissance d’un papier que l’on a tenté d’écrire dans les moments de l’écriture de la dernière page. Et plus exactement d’écrire en prélevant pour soi seul.

« La question soulevée sera celle de la voix que l’on transmet, ou que l’on conserve ; autant que le problème induit par le fait de vouloir tout savoir ou de découvrir l’absolu en en ayant aucun usage, sauf définitif…

« Ce commentaire, « écrivant » à son tour sur cet écrit qui s’offre — le manuscrit, le livre ici présent — ce commentaire n’est lui-même qu’un écrit fait d’un seul et unique mot. C’est si peu, que je ne crois pas utile d’en faire état. Je ne le conserverai cependant pas pour moi. Dire qu’il s’agit d’un « écrit » est même probablement excessif. En toute vérité, l’auteur de ce parchemin d’un unique mot m’avait informée n’en être, après bien des hésitations, que le simple scripte, au sens où cette profession se pratiquait encore à l’époque médiévale, c’est-à-dire le copiste. Ayant erré assez longtemps entre les choix possibles, le copiste s’est résolu à jeter son dévolu sur un mot qui avait attiré particulièrement son attention. Un de ceux précisément que ce manuscrit s’était résigné quant à lui à refuser, après bien des d’années d’hésitations. Finalement le copiste estima que ce mot, après de longues recherches, avait pu avoir été réincorporé malgré tout dans l’une des lignes de Palabres exotiques. Et jusqu’à ce jour, il n’avait pas renoncé à « rencontrer » ce qui avait été dissimulé, puis probablement égaré au cours de ce jeu de voix et d’écrits exotiques. Je veux dire que cela était sans espoir, ce mot était perdu, dans une autre ligne, ailleurs… Puisque l’on admit alors que le mot avait été perdu, il pouvait être retrouvé. Ce qui est perdu a donc existé.

« Le copiste en est certain. L’auteur également. Cette abscence « exotique », exogène à l’auteur, ce mot « magique », j’ai finalement renoncé, pour ma part, à en prendre connaissance.

« Au moment précis où Pablo refermera son manuscrit, dans lequel vous vous trouvez déjà, vous tous, comme Wo, je tiendrai cependant le mot recopié du parchemin à votre disposition. Je dois pourtant vous informer que le copiste n’est plus : le mot, hélas, a été retrouvé. Le décès du copiste clôt, le papier est resté. Et ce tout petit papier qui contient le mot est là. Le copiste fut le premier à l’engloutir, comme un glouton. La voix doit être publique, comme celle de Socrate.

Dehors, à l’air ! … Sur ma petite terrasse le vent doit ébouriffer mes orangers parfumés ; et ses petites oranges, douces et acides et sucrées, se mettent à chuchoter des voix de lecture de bibliothèque.

Merci à Coluche, merci infiniment pour tout, merci sans fin. Merci, monsieur. Je pleure en pensant à vous, j’ai de la peine dans mon coeur. Je vais avoir du mal à lire. C’est difficile avec les yeux mouillés, non ? Perdre un ami. Tonio. Nos amis. Pour les parents de Wo, perdre son enfant par l’école, le savoir aux mains de la police et aux ordres de l’éjection, à l’aéroport, loin…

Eh bien, repos ! Sur ma petite table ronde et bleue du Café Maure, la troisième en partant de la mer, face à ma maison, le thé à la menthe est si bon ! Pignons, tout ce qu’il faut. Tranquille ! Pour la lecture, un peu de Steinbeck : Les Raisins de la colère, Rue de la sardine, Tortilla flat, Des souris et des hommes… Tranquille. Le soleil, le ciel bleu, une très belle femme marocaine de passage, Laïla Essahty, un peu comme Samah, elle me regarde, la lectrice lit, tout ! Tranquille ! Le Café Maure, je te jure, moi, je décolle pas. Les deux pieds sur le fauteuil d’en face, la tête tournée vers l’autre côté de la Méditerranée, nettement vers la France, genre Montesquieu… Et ce bonheur, lentement acquis depuis l’enfance, avec mes douze heures d’écriture quotidiennes depuis des mois, chaque jour d’une semaine de sept journées de lectures (Roger Nimier, Journées de lecture), tout pour mes lecteurs, tout pour mes filles, et l’espoir parfois de larmes que l’on me donnera peut-être bientôt de quoi vivre avant de mourir… La fatigue, c’est tout. Le soleil, le ciel bleu, je croque dans la corne croustillante de la gazelle aux fleurs d’oranger… Wou, tranquille mimile !

— Pablo terminant donc son petit thé à la menthe, avec ses pignons et ses touristes parfois détonnants, j’en viendrai maintenant à la lecture du dernier roman de Houellebecq, la possibilité d’une île. Je tenterai de faire sentir deux options : celle de la chair, ou celle de la voix. Le contexte momentanément commun, l’hypothèse implicite, le constat, étant celui de réminiscences voilées d’une guerre de religions.

« On se rappelle que certain touriste, au Café Maure, triait et rangeait les livres incompréhensibles, en haut de sa bibliothèque. Le tout « relié », « ne pas toucher ». La culture est illisible, donc sacrée.

— Comme Dieu, Cocotte, comme les programmes de l’Education nationale… Il revient bientôt, Pablo ?

— Il est regardé par une gazelle qui lui fait des yeux de biche.

— Ah…

— Bien. Quant au manuscrit de Pibaro, on retiendra ici les thèmes des voix, du Verbe ; de façon annexe ceux de l’écriture ou de la lecture ; on se rappelle de l’hérétique, de la psychanalyse… Ce ne sont que des points d’entrée, rien n’est à exclure, loin de là.

« Voyons donc ce qu’il en est du dernier roman de Houellebecq. J’insiste : que vous avez dû lire avec une attention soutenue ; je considère que votre lecture a mis à jour les thèmes, les structures et que vous avez pratiqué une analyse des personnages. Ceci nous permet donc de nous concentrer sur un tout petit point, cette après-midi, alors qu’il fait encore beau.

« A une petite licence poétique près, moderne, l’alexandrin suivant ne vous aura pas échappé :

« Le cul, le con, chez le prophèt(e) tout était bon ».

« En ne comptant pas le « e », on fait une « licence », on prend une liberté…

« Je rappelle qu’au récit de Daniel sont associés, 2000 ans plus tard, des commentaires posthumes, systématiques. La tradition du commentaire apparaît ici nettement comme celle de l’exégèse biblique ; l’auteur indiquant pour sa part une technique de « récit de vie ».

« Vous n’ignorez pas que Daniel est un personnage biblique. Je préciserai que le Livre de Daniel a été inséré parmi les Ecrits dans la Bible hébraïque.

« Je résume : personnage biblique, tradition chrétienne, prophète, et forte insistance sur la double pénétration sexuelle (cul, con). Textes de Fois, donc ; et chair. On retiendra de même ce qui avait frappé un touriste de lecture au Café Maure : à savoir Esther. Il convient assurément de corriger ce qui a été fort mal perçu : Esther est bien entendu un personnage biblique (Livre d’Esther), juive, ayant participé, une fois libérée, aux massacres de ses ennemis. Je n’insiste pas, c’est écrit où il faut.

« Tout cela induit que, dans l’écrit au moins… le poids de l’écrit, ce à quoi on attache encore tant de foi…, dans l’écrit donc, on n’est pas loin d’être comme dans une fosse aux lions : tout est sexe, bataille, rapport de force.

« La suite peut avoir échappé par inadvertance.

« Au début du livre, l’auteur fait état d’une journaliste, Harriet Wolff, de laquelle il tient une fable symbolique. Qui est-ce ? Rien n’est dit explicitement. On peut penser à Virginia Wolff, à la psychanalyse, à l’objectif ultime que celle-ci désigne comme se trouvant dans l’usage de la langue même : parler. Mais enfin, ce sont des suppositions que je fais ; le livre poursuit nettement d’autres objectifs. On peut aussi retenir, qu’en anglais, wolf, c’est le loup. Et que Harriet est le nom d’une très vieille tortue des Galapagos, qui vient de fêter allègrement ses 175 ans. « Tranquille ». Ce fait est réel, la tortue vit en Australie.

« Alors ?… La dent aiguisée (loup) de la critique… la force vive et sauvage de la pensée qui tente de survivre en étant défendue (journaliste) ? Le tout couplé à un éloge de la lenteur (tortue), de l’éternité, 175 ans, tout de même…

« Cela n’engage que moi. Pablo souhaitait quant à lui insister. Voici ce qu’il prévoyait de vous tranmettre, afin d’offrir à tous ce que l’écriture peut produire. La révélation au langage, celle que ressent Josiane, est fondamentale. Tu es d’accord, Josiane ?

— Oh oui !

— Pablo souhaitait poursuivre. Offrir pour plus tard, en public, comme un horizon envisageable, ce que l’écriture peut offrir de discussion, d’art ; ce que les écrivains peuvent parfois faire pour donner. Ici, c’est un peu difficile, oui, mais il n’y aura qu’une seule « démonstration ». Assurément, la plupart du temps, les écrivains rendent tout ça très simple, très lisible : on ne voit rien des coutures de l’arrière-plan, et ça s’en va vers nous dans la dégustation et le plaisir. Il est peut-être utile de montrer un tout petit peu, aujourd’hui, une fois, dans notre contexte de novembre, qu’écrire est un art qui s’offre pour notre bonheur et qu’il convient, donc, de « faire du français ». « Sans le supporter, se le « farcir », c’est d’accord, Josiane.

« Je laisse la parole à Pablo. Je reprends juste ses mots pour dire à mon tour : « Lisez ».

« Je cite donc Pablo, dont je lis le papier, final et discutable, qu’ainsi il vous destinait.

« Ecrire est une discussion.

« Voici :

(Pablo) — « D’une petite licence de rien du tout, on va loin, si on ouvre une analyse. N’ayez aucune crainte, je vous guide. Lire l’écriture n’est pas un pensum, ça peut être très clair. Je m’y mets, je retrousse les manches.

Dans le cas du livre dont nous traitons, nous constatons une licence en poésie, dans un alexandrin. La poésie est l’expression, souvent, de la voix, de l’âme… Cette licence, assez moderne, le fait qu’elle existe, est important. Une « licence » est une liberté que prend le poète avec les règles, les contraintes. Cette liberté paraît d’autant plus fort dans un alexandrin : l’alexandrin, c’est ce vers majestueux, ample, « parfait » disaient les antiques, de douze syllabes. Pour eux, la perfection pouvait donc être dite dans la forme ; le contenu, ce qu’on dit, étant ainsi libéré de ce commentaire esthétique. En d’autres termes : t’as un moule parfait, c’est fait, c’est dit ; dedans, tu causes ; et ce dont tu causes, c’est donc à prendre au sérieux. C’est un peu comme si tu venais causer de choses fondamentales dans un palais, l’Elysée si tu veux ; je choisirais plutôt une demeure vénitienne.

Cette liberté donc s’associe dans notre exemple à un combat de chairs. Le tout, en plein écrit (un livre). Ce combat de chair est celui d’Esther, de Daniel, ils se désirent, du cul, du con. Le combat de Daniel se finit, je le rappelle, par un renoncement à l’éternité. L’éternité lui était accessible, offerte grâce à la science génétique, voire le scientisme. Et cela, cette offrande, contre la mort habituelle du chrétien, de l’homme. Mais aussi contre les dogmes, contre une vérité première de la foi chrétienne. Dans tout cela, il y avait donc un très léger et singulier manque.

« Ce manque singulier, ce grand absent est, me semble-t-il, le Verbe.

Selon la Bible, vous le savez…, le Verbe est Premier. Il aurait créé tout, chair comprise. Et pour être plus précis, ce manque est celui de la Voix. Et tant qu’à faire, des voix. C’est plus humain. Mieux incarné.

« Le roman sur lequel nous nous permettons de nous appuyer afin de proposer un exemple d’analyse partielle, traite de l’avenir. On sait que le roman est sombre (recourir à l’éternité), et qu’on tente de lutter (accepter finalement la mort). Belle inversion des attentes.

« Ce roman n’aura peut-être, et heureusement, pas provoqué l’effroi que les circonstances « navrantes » de la mort du copiste engendreraient si elle devaient se reproduire. Le copiste conserva en effet une voix unique, rien que pour lui, par entêtement, cherchant à tout savoir, à atteindre Dieu. C’est grave. Borges, Garcia Marquez avaient pourtant déjà prévenu. Que dire ? Rendez les voix que vous entendez, cherchez celle qui manque, mais si vous la découvrez, ne la gardez pas pour vous : elle vous brûlerait comme en novembre.

« De tout ceci, que la Lectrice vous aura peut-être lu à cause de l’heure au Café Maure, et de ceci que je viens de tenter de mettre à jour, de tout ceci donc on peut déduire, qu’hélas, les guerres de religions sont moins dangereuses que l’impossible accès aux voix refusées, à certaines.

« Cependant, vous l’aurez noté, des trois religions monothéistes, manque la musulmane. Ceci n’est point de mon fait.

« Après tout, chacun peut suivre le chemin de la Chair ou celui du Verbe, comme bonne éternité lui semble. Mais j’insiste, notre tentative d’analyse n’est que partielle et ne porte que sur des points particuliers. Une lecture complète du roman dont nous parlons montre évidemment la présence de cette « manquante ». Peu importe, un livre poursuit toujours un but, il ne peut pas les suivre tous. N’oubliez pas cela.

« Je reprends. Le personnage Daniel du roman opte pour une cosmogonie scientiste ; je suppose que les dictionnaires sont à portée de main, si nécessaire. Il s’agite, baise, se fait éterniser, revient sur son choix in fine. Bref, il cherche sa « voie », assez peu « royale », si je puis dire… Il a d’évidence renoncé au Verbe. Il ne parle guère à voix haute. Il a, ceci étant dit, beaucoup lu. Si l’on excepte ces fameux commentaires posthumes de deux mille ans environ, dans lesquels deux autres Daniel sont quasi impuissants à parler mais très « analystes », les autres personnages de ce roman sont tous terre à terre. Heureusement, il y a un narrateur : Daniel, celui dont je vous parle ; pas dupe, le Daniel. Mais le salut de Daniel est comme le regard de la vieille tortue : carapace, doucement, on verra.

« Daniel, en pleine guerre avec sa religion, prophète, renonce au Verbe, et partant, à Dieu. Rappelez-vous les cosmogonies, très simplifiées mais peut-être utiles…

« Mais Pablo, quant à lui, a visité Babel.

« Je parle du « personnage Pablo », celui du livre.

« Pablo donc a visité Babel, la vraie. Non pas celle de la Bible, où les langues furent mélangées en punition, où tout s’est barré à vau-l’au, non. Pas tout à fait non plus de celle de Borges, pleine d’écrits et de livres, comme il a tenté d’en parler, exceptionnelle invention. Non. Pablo, ayant réinstauré la vraie Babel, conspué le châtiment premier, redonner vie à la vraie Babel, celle des langues, des voix, des paroles d’autruis comme de celle à autrui, celle qui va nous sauver, Pablo, ayant fait cela, est pour l’élection des voix païennes. L’élection des voix des hommes, pour un grand vent de voix affolées, bruissant dans l’air à tout jamais.

« Des voix humaines, qu’on échange, qu’on entend, parce que ça vaut le coup.

« Des voix d’oranges sucrées, des voix qui montent de toute part pour la liberté, ici-bas.

« Tout est pour vous. »

La Lectrice replia le petit papier. Il faisait bien bien chaud, cette après-midi, songea-t-elle. Elle se tamponna légèrement le visage.

— Est-ce que je peux juste dire un tout petit quelque chose de gentil, Pablo ? …

« Est-ce que j’ai le droit ?

— Toujours, Josiane.

— Oh ! merci ma petite Cocotte chérie d’amour…

« Zut, c’est vrai : il est pas là, Pablo. I’ regarde « gentiment » vers quèqu’un. Passons.

« Je voulais juste dire que monsieur Pierre, un instituteur, en France, au CM2, il lisait tout Pagnol dans l’année, à ses élèves. A voix haute. Chaque après-midi de fin de semaine. On rêvait tout le samedi et le dimanche. Dans les élèves, il y avait Pablo. Je voudrais aussi redire que monsieur Pibaro, « Rabat, Maroc », il a appris à écrire à ses élèves sur un carton d’emballage parce qu’il n’y avait pas de tables. Pablo, il a commencé à écrire comme ça. Au milieu des voix, et avec son instituteur autour de lui, assis sur un carton. Depuis, Pablo, quand il a besoin d’écrire, il s’assied n’importe où : au milieu des gens, sur son petit carton. Puis pour finir son travail, il va à son bureau, quatre mètres de long… ou de large ? ; le bois de « citronnier » et autres, je te dis pas ! Pour le reste, dénuement.

« La toute petite chose que je voudrais encore aussi rappeler, tout doucement, c’est le projet de Pablo de « refaire » Aristote en version lisible, « en d’autres termes », à l’usage de tous. Parce que la Poétique d’Aristote (un livre), dit-il, contient à peu près tout le matériel nécessaire pour ceux qui, éventuellement, un jour, faut voir, voudraient se mettre à écrire. Et il dit que c’est une « bonne boîte à outils », qu’il faudrait simplement peut-être la récrire. Que dans le contexte des « événements de novembre » et de ce qui va s’en suivre, si on veut trouver des remèdes « vers le délice »… Enfin, tout un programme… J’en ai la tête qui tourne, moi :

« Aristote en Novembre, non mais, dis, je rêve !

« Ho, Cocotte… J’ai réussi un alexandrin, un vrai !

«  Hé ! Vous pouvez vous faire compter, oh ! T’as qu’à demander à Pablo : y en a douze, des syllabes de voix ! Hé… !

«  Bon, Wo, quand est-ce tu me fais un enfant ?

« Regarde : ils repassent leur leçon, et que ça compte sur ses doigts les syllabes pour vérifier !

« C’est très bien, ça, très bien.

« Hein, Wo ? Si je te faisais les yeux de biche, je tomberais en sainte ?!

Enfin, cette Brûlerie de novembre, c’était un peu mai 68, mais sans programme. Un petit début, un début de fin. Une reproduction à venir.

A l’époque, en mai 68, j’avais 13 ans, un avenir immense. Les idées pacifiques fusaient et l’amour était une pratique courante ; aujourd’hui ils ont toujours 13 ans, et rien. Est-ce qu’on me comprend bien, au moment où ça brûle en banlieue ?

Enfin, je vous raconte ça… J’ai fini mon thé, je suis sur ma petite terrasse des Oudaïas, comme Montesquieu.

Aallez… La vie revient, une autre vie, une vie qui semble dire que, maintenant, je ne peux plus opérer sur le même rythme.

Respirer, me promener, me déshabiller de cette fatigue. Rencontrer mon ancien ami d’écriture, mon si cher ami, libre. Je ne suis que cela.

Vivre d’un souhait simple, entrer dans la grandeur des vacances, les vraies, et lire. Entrer dans la hauteur d’une vacance à soi, nouvelle, s’ouvrir encore à écrire. Sortir de chez soi. Se maintenir exotique, cesser l’immobilité, être tout l’indigène de soi, libéré par la connaissance, exotique de l’immobilité, soi, perpétuellement en mouvement, un enfant. Moi. Toi.

Ne pas renoncer au rythme du désir.

Allez — c’est sans mystère.


Indigène, 1

Oui, c’était sympathique, Rabat, le Rabat de l’enfance.

Pour une autobiographie à l’ancienne, l’adolescence a été particulièrement bien sautée. Tout le monde s’en rend maintenant compte. Je n’ai d’ailleurs annoncé aucun programme autobiographique.

Concernant ma vie d’adulte, je vois trois points. L’un, un petit passage de la mémoire vers Paris, la froideur mouillée des arbres de banlieue. L’autre, l’épuisement des carnets d’écriture. Faites de même, souffrez, écrivez avec maladresse. L’esthétique épuise mal la froideur et les irrégularités de la démarche d’écriture. L’exemple particulier est irremplaçable : irrépétible, il renvoie à l’immense blanc de notre page, qui lui seul est réel. J’ai ressenti cette blancheur pendant longtemps, cherchant Adrienne. N’ayez peur de l’immobilité, on en sort. Enfin, il est souhaitable d’épuiser l’image rémanente de l’amour. Adrienne est « revenue » à ce prix. La révélation de l’amour se paie de sa perte.

Mon rêve enjoué d’enfance, vérité inaltérable du moi, cède maintenant sa place. Voici un enjeu possible du rêve, sa raison d’avoir été. Et, au-delà, son devenir tragique. Je n’oublie nullement pour autant les conseils anciens, choisir par exemple de « rire » : je peux, moi aussi, être comique.

Je suis toujours sur ma petite terrasse des Oudaïas. Elle m’est si intime… Pas bouger, Pablo, rien bouger trop vite : nous sommes si bien.

Allons-y.

Indigène, 2

Ouvrez vos « gueules », écrivais-je en pensant aux pères ; révoltez-vous, ne vous laissez pas retirer vos enfants.

J’en pense autant pour les paraboles dans l’oreille desquelles on n’entend pas de petite voix. Autant pour la langue qui ne peut franchir les barrières : qu’on lise, bon sang, à voix haute, qu’on lise des textes, qu’on fasse lire des textes, sans jamais cesser, tous les textes, les voix avant tout, le sens après, le sens ensuite, la voix par-dessus.

Indigène, 3

Ouvrez les livres, lisez et écrivez, luttez pour votre mémoire.

Et en un même temps : entendez les voix, leur imperceptible soulèvement de peau, accompagnez-moi dans la reconstruction d’une Babel des voix.

Rendons-nous nos paroles.

Indigène, 3

A propos d’une réminiscence du désir.

« Hé… Je suis brune ; et j’ai les seins fermes » qu’elle pensait, Adrienne, fière comme une espagnole. « N’est-ce pas Pablo ? ¡ Hola, a ti te tienes tambien la lengua muy suelta, Pablo ! hé hé ».

Oui, j’ai la langue bien pendue parfois.

Pourtant si je suis brunette,

Ami, n’en prenez émoi :

Autant suis ferme et jeunette,

Qu’une plus blanche que moi.

Le blanc effacer je vois,

Couleur noire est toujours une :

J’aime mieux donc être brune

Avecque ma fermeté,

Que blanche comme la lune,

Tenant de légèreté.

Clément Marot, L’Adolescence clémentine ; chanson XXXVI.

Des souvenirs très simples, n’est-ce pas ? Mais laissez-les seulement passer…, ils vous tourneraient la tête toute la nuit.

— Pour une histoire de seins… Tu écris ça pour une histoire de seins, Pablo ?.

— Oui, Josiane, bien sûr. J’écris justement cela que l’on ne veut pas voir écrit. Tu peux t’y opposer. Qu’écrirais-tu, toi ?

Je ne vois en dernier ressort que le double infini de la Foi ou du Sein, de la Lumière et de l’Incarnation.

Des résolutions stupides de l’univers des hommes. Ne tentez pas de les résoudre. Restez permanents dans le rythme imparfait du désir.

Indigène, 4

Lu sur internet : des informations parviennent sans cesse sur le bureau de ma petite maison des Oudaïas. Qu’en faire ?

« En France, les prostituées ont été retirées de la rue. »

Vous ne les verrez plus. Rentrez chez vous.

Indigène, 5

Infos sur internet.

Un magasin de grande distribution édicte des directives (circulaires) visant à punir ses employés en cas d’absentéisme répété pour raison médicale : l’employé est systématiquement convoqué à son retour, chez le directeur. On lui demande si tout va vraiment bien, maintenant. En cas de proposition ultérieure de sa part pour travailler un dimanche, on demande aux responsables de faire savoir à l’employé que ce supplément de charge de travail peut nuire à sa santé. En d’autres termes, on le suppose vouloir se faire du fric pour rattraper ainsi les jours de maladie non payés. La bête, le chien !

Indigène, 6

Prendre le temps de lire, demander à prendre ce temps, prendre des congés à tout prix. Résister. Exigez du temps pour lire ! Exigez de ne travailler que 20 H par semaine, partagez, nous serons moins riches, d’autres auront, les prix des appartements seront obligés de descendre, eh oui, de moitié, au moins ! Et que cela peut-il faire, ce sera pour tous pareil, tout coupé en deux… Je n’ai pas dit qu’on prêterait sa voiture, son balai ou sa femme au voisin. Je ne l’ai pas dit, et je ne le pense pas. Partageons, et voilà tout. Et s’il le faut, sans haine, sans ostracisme, on fermera un petit peu les portes, uniquement pour que des profiteurs n’achètent pas tout cru notre effort, je le répète, passager, pour s’en sortir, dans l’humanisme et le respect, je n’ai rien dit d’autre. C’est pas le kolkhoze ici, est-ce qu’on me prend pour un âne ou est-ce qu’on veut simplement faire le sourd ? Des arrangements entre nous, parce que « nous » aurait un sens. « Evidemment, sans moi. Ça va pas, non ? » …

Une société de lecteurs, une société d’hommes et de femmes qui entendraient à nouveau des voix. Consacrer un temps considérable à lire, à écrire, à parler.

Redonner une place illicite au désir.

Inciter à la lecture, ouvrir des temps de réflexion un peu, un chouia psychanalytique.

Indigène, 7

Internet. Encore des nouvelles de France.

Des vigiles pour vous surveiller partout, un des premiers emplois de France, non ? L’oreillette à l’oreille, des prothèses partout. Aucune voix. Au pied le chien ! qu’on lui dit ; idem qu’on doit supporter.

Un monde qui suppose la violence, qui épie, qui guette, qui contrôle, qui surveille, qui encadre.

Le gardiennage des entreprises.

Des gueules de durs.

La police partout.

Faire ses courses.

Devant une banque, un pauvre monsieur noir qui s’ennuie, d’un pied, de l’autre, se réchauffer, éviter les fourmis. Tu n’es pas méchant, mon frère. Quelle vie tu as.

Indigène, 8

Portraits des habitants de France, indigènes ou exotiques ou les deux à la fois.

Etre pressé.

Avoir l’air de réfléchir tout le temps

Toiser parfois de haut.

Serrer la main mais ne pas trop s’approcher, toucher de moins en moins, plus d’accolades.

Ne pas ouvrir sa porte.

S’inviter, mais à l’avance.

Voir des filles. Mais de moins en moins.

Etre touriste.

N’avoir rien à dire.

Siffler les poufs’.

Regarder en biais.

Faire des gestes partout et parler très fort.

Etre dehors ensemble.

Tchatcher sans cesse. Le Robert : Langage argotique des cités. « Tchatcher » vient de l’espagnol chacharear, bavarder. Une sonorité imitative magnifique.

Cracher par terre très souvent y compris en croisant des filles parfois… Aucune purification ne le demande.

Jeter des papiers à terre.

Siffler les meufs.

Regarder droit dans les yeux.

Ne recevoir que la famille.

Voir les filles, mais en cachette.

Rarement :

Laisser traverser les piétons.

Aider une personne âgée.

Se sentir unis.

Se parler spontanément.

Indigène, 9

L’islam reconnaît ses liens étroits avec le peuple des Écritures (les juifs et les chrétiens), et croit à leurs écrits originels.

Normalement, tout le monde doit s’entendre.

Indigène, 10

L’islam préconise une stricte égalité entre les hommes et les femmes.

Néanmoins, il est conseillé à celles-ci de bien se couvrir si elles doivent sortir, afin d’éviter qu’elle ne prennent froid, en hiver, ou que le soleil ne leur gâte le teint, en été.

Normalement, on aura du mal à voir les filles pareillement.

Indigène, 11

Lecture des journaux gratuits. Rencontres, gourous, voyances, sexe sur internet, pour les non nantis du sexe, le téléphone rose existe encore.

Indigène, 12

Le chômage. Se faire « enguirlander » (joli, non ? en période de Noël) à l’ANPE pour un retard. Ne trouver des formations que si l’on est indemnisé par les assedic. Formations possibles : boulangerie, gardiennage, « services à la personne ». Prendre un coach qui ne connaît rien à votre « segment » mais connaît tout de l’art du curriculum vitae. Assécher la dette. Vendre au privé. Renforcer la sécurité (obsession). Virer les profs. Virer l’humain. Le ministère de l’Education nationale enlève les profs, referme, trie à l’ancienne. Les écoles « totale privées », totale pognon. Les Entreprises de Cours à Domicile, leur marketing téléphonique, leur recrutement : « Nous sommes la Première Entreprise du Marché qui, Leader de »… toujours meilleurs, toujours premiers. Leur demander un renseignement : Quoi, Qui, Comment… objet, élèves, pédagogie… se faire raccrocher au nez… La supériorité, le dédain. « Au pied le chien, tu fais comme on te dit ! » « Jamais pour sauver un homme » : eh… Pas bête ! Alors faites brûler ! Aux bagnoles ! Au feu ! A la violence partout ! A l’écoeurement.

Comment éviter cela ?

Je vous aime. Réapprendre à penser la gentillesse à l’autre. Un énorme gros mot ridicule et précieux.

Indigène, 13

Les tragédies du monde en permanence sur mon internet, sur ma télévision par internet, sur mon téléphone portable par SMS. Les drames permanents. La délection de la mort dans les medias. La jouissance supposée des foules auditrices à domicile.

Le oui le non le référundum. N’aiment pas l’Europe. N’aiment que le fric. J’aime l’Europe, j’aime le progrès social. La vache folle. Maintenant la grippe des poulets. Les arrestations, les procès,