La Blonde de Tiflet - Nouvelle

- Tu es un exotique, Tahar, me disait souvent ma mère en riant, un exotique de Belleville. Un demi clandestin si tu veux, mon fils. Aallez… Ton père, il est un indigène d’Ici ; et moi, je suis une indigène de là-bas. Tahar, écoute-moi. Quand ton père il est venu me marier ?! Aallez… Je dormais sous mon jacaranda ; à l’ombre c’est bien, mon fils. Et quand il a décidé de m’emmeeener à Paris ?! je lui ai demandé comment il ferait pour la frontière… ! Ton père il a répondu :

- C’est pas difficile, Nayma ; tu te caches dans la valise, et allez !

Et aaallez. On a rigolé, mon fils.

Tahar, écoute-moi. Tu veux rejoindre Zora au pays !? Allez, c’est bien… A Khemisset, à Tiflet, partout tu seras un indigène, mon fils. Allez, va… Pas besoin d’aller dans les cachettes : les Berbères ils sont tout de même pas des exotiques là-bas… Mais pour les Idées, Tahar, ça ondule… c’est comme l’Histoire… comme les camions des moutons… comme la clandestine qui pousse dans les sols pauvres. Tu seras jamais total autochtone comme tu dis.

- Aaallez… qu’elle a traîné encore un peu avant de rentrer dans lam maison. Mets donc le chapeau, et fais attention que le sang il te monte pas à la tête, Tahar.

Sur la tête de ma mère, je te jure que je vais devenir un autochtone.

Allez, va… Je vous raconte l’histoire.

Aaallez, je m’énerve pas… Pour rejoindre Zora qu’elle va être ma femme - Inch’Allah -, j’ai pris l’autocar des ” retours volontaires au pays “. Très vite clandestins à l’arrivée, les volontaires, plus indigènes de t’chez eux… L’autocar ?! on le prenait à Belleville ? Et c’est parti : le périphérique, la Porte d’Orléans, Madrid, Djabal al-Tariq - même mon père a pas connu ; depuis… c’est Gibraltar - Tanger, Tiflet, la plaine, la tente de Zora, plus loin Khemisset, il fait chaud, j’ai dû rêver, et croyez-moi si vous le voulez mais le premier jour, en apercevant une clanndestine blonde - sur la tête de ma mère, je te jure ! - avec des joues rose, pousser subrepticement sous notre jacaranda berbère, non loin de la route qui va de Tiflet à Khemisset dans le sens de l’aller, derrière notre petit abri de toile brune ? Un, j’ai scruté attentivement la plaine… Elle était pas effrayée, la petite parasite aux joues rose : elle clampinait déjà au soleil, repue des courtes rasades d’eau dont elle s’était abreuvée furtivement.

- Une voleuse qui se cache, je me suis dit. Aallez… C’est pas une espèce de plante de souterrain qui pousse sous mon jacaranda comme un parasite qui va faire son intelligente. Se prend pour une n’exotique en colonie ou quoi ?!

Deux, j’ai appelé Zora. … Non mais… elle m’affiche la honte, la clandestine de d’sous terre.

- Allez… mon fils, que j’entends ma mère, ma mère c’est Nayma. Déjà tu lis le français en Cachette à haute voix avec l’accent des Berbères ?! Il va devenir le plus grand exotique de la langue, mon fils ! Viens faire écouter à ton père, Tahar. C’est pas un secret de parler français, c’est pas interdit… Aïe aïe aïe assied-toi écoute ton Fils que je suis fière de lui.

En vérité, la Blonde de colonie - aaallez - était venue de Tiflet et faisait l’innocente. Dans les ombres souterraines, l’étrangère ondulait silencieusement, s’accrochant de ses épaisses écailles aux pieds de tous, s’incrustant à l’ouest comme une prétentieuse rareté venue d’ailleurs et cachait un corps blanc à faire pâlir un ange. Foin de la blondeur en sous-sol : elle épiait l’Histoire. Quand elle se dévoilait, le mal était fait ; on avait beau tirer un coup : elle résistait.

- Allez, va chez les zexotiques avant que je m’énerve, la clandestine. Oh, la Blonde de Tiflet ?!

- Tahar… Le soleil il est haut.

Oui, en vérité, méfiez-vous. Les clandestines sont comme les sirènes : elles charment en toute lumière hors de l’eau, toute rose et langue pendue. Tandis que dans les profondeurs nocturnes, elles oeuvrent secrètement à votre perte : ça vous tuerait un sauvageon, ça vous étoufferait une volonté de liberté, ça vous expulserait un indigène. Et il faudrait avoir pitié de leur sort !

Parce que la clandestine, voilà : moitié du haut c’est bien, moitié du bas c’est pas franc du collier, disait mon père. Ça vient faire son exotique en transit dans la plaine de Tiflet… ann’ dehors de t’chez elle.

Aaallez… avant que je m’énerve.

- Zora ! Viens regarder l’Histoire. La plaine … oh sur la tête de ma mère, je te jure qu’il fait chaud … elle est peuplée d’exotiques, et je suis pas certain qu’on soit tranquille.

- Tahar, le chapeau.

- Regarde la plaine : au sud, un Maure de Mauritanie… au sud-sud, quelques Noirs, au nord, trois Juifs, à l’est, quatre Kabyles sédentaires, à l’ouest, cinq Touareg égarés, au zénith, sur la route qui va de Tiflet à Khemisset, deux autres Berbères dont un exotique, au nadir, une clandestine immigrée de France. Au loin, des Arabes d’Asie méridionale qui viennent voyager… Jamais tranquille qu’il sera, le Berbère. Indigène chassé à se méfier comme clandestin sur le qui-vive, qu’il est, à vendre son berbère de chapeau zemmour multicolore pointu à la sauvette sur le bord de la route qui va de K à T dans le sens de la fuite. A demi caché dans l’indifférence, voilà.

Mais il fait chaud cette après-midi, une chaleur intenable, et j’ai dû lire une bonne heure adossé contre mon arbre pendant que Zora protégeait notre petite toile de tente brune contre les zexotiques. Allez…

- Tahar…

Tous mes dirhams pour un peu de fraîcheur… Je vous jure.

- Aallez…

Allez… La blonde de Tiflet, j’aime pas. C’est pas qu’elle est blonde, dressée rien qu’à charmer. Sur la tête de ma mère, une plante, ça pousse, ça me tente pas. La fidélité Zora je te jure. Mais les joues rose et tout… Tu t’affiches dans ta condition, la clandestine ? Insolente ! Ma mère, dans sav’ valise, elle se la jouait pas repue… Allez ! Kif kif bourricot les Services Secrets. Tu viens insulter le Berbère ou quoi ? Allez, je m’énerve pas pour une image. - Zora ?

- Allez, monsieur le Franco-Berbère ! Il faut s’étirer les jambes. Vous allez attraper une crampe, monsieur l’exotique qui me rêve quoi !?

Le deuxième jour, je me trouve sur le bord de la route qui va de Tiflet à Khemisset, immobile devant la boutique. Une Nexotique passe. Vendre chapeau indigène ?

Brusquement, tempête de poussière. Affolement. Je retiens le dernier chapeau berbère. Zora me regarde. Elle sourit. Des chapeaux berbères, on en retrouvera. Elle le pense. Elle reste silencieuse.

Incroyable.

Je décris Zora : brune Berbère, longs cheveux noirs presque bleus. Elle regarde au loin, très calme. Rares sont ceux qui accordent attention à cette attente méridionale.

Je me décris : en agitation immobile. Assez juste, non ?

Vous voyez le tableau?

Je continue de vous raconter mon histoire. Je suis donc sur le bord de la route qui va de Tiflet à Khemisset - dans le sens de la culture… Zora et moi, on est fiers de notre petit abri de toile brune. Pour les zIdées, pas besoin de se cacher. Comme indigène demi clandestin, je reste impeccable immobile. Les transits en bateau, poussés à l’est… à l’ouest… au nord… au sud. Non, merci ! Elle est très bien, la route qui va de T à K ; on transite plus dans une valise. Fini Belleville. Ici, Mesdames et Messieurs, on s’affiche librement. N’est-ce pas la blonde de Tiflet ? Approchez … que je vous explique l’Histoire la d’Géographie pour le plaisir des yeux.

Bien peuplée Tiflet. Toute rouge Khemisset, un peu fière de construction tout de même, avec ses maisons aisées qui se prolongent à l’ouest en direction de Rabat, tout accrochée sur sa colline si on regarde à l’est vers l’impériale de Meknès et sa porte Bab-el-Mansour et sa Faculté des Lettres et Sciences humaines. Toute belle de culture, Meknès. Pas comme Tiflet. Rien perdu que c’est Tiflet pour un Berbère d’Afrique septentrionale exotique de Belleville qui craint les Méridionaux du VIIe s. ap. J.-C.

- De l’an 1 de l’hégire, mon fils ! On n’est pas des Arabes, mais la religion de ta mère, tout de même !

- Pardon m’man !

- Et ne me fais pas de faute d’écriture dans tes nombres, Tahar ! En berbère comme en arabe, 7 c’est 7…

- Mais… Bien, m’man … j’crirai rebeu comme il faut, m’man !

Hum…

Bien peuplée Tiflet avec ses deux marchands de pneus noirs entassés sur le trottoir. Hum. Avec sa boucherie et la viande disponible tendue aux mouches - hum - au bout d’un crochet, allez, le village, il oublie pas ses indigènes hum avec ses trois vendeurs d’olives de fèves de camoun messieurs dames, avec son réparateur de matelas hum, hum et les balles de laine, pardon m’man, avec ses quatre boutiques, et aallez … tout le monde il peut gagner un peu d’argent ici pour survivre, pas l’égoïsme de la France, avec ses vendeurs de ferraille, et les ailes de voitures et les ridelles pour les kamions… Parce qu’en cahotant dans la poussière sur les routes difficiles, avec tous ces Berbères cachés, c’est chargé, les camions … Tout le monde il pousse pour monter et allez il faut changer les ridelles en bois usées, couvertes de laine douce arrachée aux moutons qui accompagnent, voilées d’hommes qui fuient. Et ici, chez le dernier marchand quand tu sors de Tiflet, sur la route à l’envers qui va de Khemisset à Tiflet, hop en France … on trouve des planches neuves pour faire la route, peuplée de bord en bord d’hommes et de femmes qui marchent clandestinement dans la chaleur indigène, courbés… Et les enfants ? Ils sont fatigués, les enfants. Et il faut emporter des fruits, des légumes, parfois du miel. C’est dur de fuir. Et il faudra se cacher. Mais pour vous, Mmes et MM, tout le monde on l’a couvert de d’chapeaux dzemmours multicolores bombés en pointe avec paillettes brillantes… R’in clandé que j’m'en vais devenir au milieu de tout ça.

Mais je continue mon histoire. Ici, 28 km recta de Khemisset : Vente de Chapeaux Zemmours. Voyez l’étalage, Mesdames et Messieurs, pour le plaisir des yeux, tirez sur ma clandestine si vous voulez. Ah… Photo main posée sur hanche, autre sur épaule Zora, devant boutique, lunettes noires, sourire très large ?! Allez, ma gazelle ! Tout comme blonde Tiflet : chapeau zemmour sur tête, mieux que passager bateau poussé aux quatre cardinaux… Ils nous prennent pour des mabouls ou quoi ? Plus clandestin du tout moi depuis retour au pays : tout de même, faut l’avouer. Tu mets le chapeau ? Et allez, les dzIdées d’dans, bien à l’ombre. Avec ça, tranquille : pas indigène, pas exotique… Rin … Rin c… que t’es, oui. Total autochtone que t’es.

On continue l’histoire.

Hum. Tu te demandes ce que je fais là, sur la route qui va de Tiflet à Khemisset et retour, à peupler un bord de route… asphaltée disaient les Grecs, à moi seul, au pied d’un petit… puech que des exotiques pas clandés de Belleville auraient dit par d’chez moi, au pied de mon tertre planté d’un jacaranda aux fleurs bleues menacé par la blonde de Tiflet. Allez… Viens voir Zora et Tahar, Madame, le Franc-Bebère et la pure Berbère, Monsieur, l’une tombée d’un camion à ridelles en plein combat culturel de langues à l’est de la frontière…, l’autre, ancien clandestin de Belleville… - Salam aleikoum, la d’Zemmour ! …. T’es tombée ou quoi !? - Aleikoum salam ! Monsieur le d’zotique ! Tu joues le clandé à Tiflet !? … Allez ! Venez vous réjouir en plein théâtre avec les derniers franco-berbères de la route pacifique qui va de Tiflet à Khemisset. Entrez sous la tente retissée de l’Histoire. Et allez : berbère la toile ! et allez, arabe la toile ! et allez, européenne de France la toile ! Rien que du tissu d’exotiques. Ici, Vente-de-Chapeaux-Zemmours… au nom du père, du fils et de la Rose… pour la berbère et pour la vie … Inch’Allah.

Hum … Allez, je finis doucement. On n’en vend jamais des chapeaux zemmours : c’est seulement pour le décor, comme les Berbères.

Pour l’Histoire, mon père - hum - disait que : I, toutes les insultes ne lui étaient pas égales ; 2, il aimait Nayma comme une soeur ; trois, ses « Journées de lecture » sous un jacaranda, à Nayma, c’étaient du temps volé à la bêtise ; IV, l’Histoire ne se refait pas, 5, elle se refait (il changeait de main) ; VI, mon père disait souvent : Tu seras un homme libre, mon fils ; et 7, qu’on lui avait coupé deux doigts dans un sous-sol pour Résistants, plus un en tant que clandé : il voulait pas partir en ” grandes vacances ” dans les oasis. Au delà de sept, mon père comptait de tête des éléments du décor, en tenant sa main dans son dos.

- C’est qu’il est difficile de se rappeler certains événements, mon fils, ajoutait-il en pensant à son ami Abdelkader.

On lui avait tenu la tête dans une baignoire. A Maria, on lui avait entré un rat affamé au fond du trou. A un autre, on lui avait tiré une balle en pleine tête.

- Mais enfin, elle est ressortie de l’autre côté, disait mon père, et aaallez.

J’accélère mais je vous raconte.

Hier, une blonde de France en automobile… – Tiens… quelque chose qui bouge… – toute dévoilée… pas comme ici… s’approche de notre petite tente.

Je demande – de France, la blonde, très gentiment, une vraie, pas une plante … je demande :

- Vouloir acheter chapeau zemmour à ancien demi clandestin, Madame ?

Tu sais ce qu’elle répond ?!

- Dis donc toi, l’exotique, pendant qu’il se raccommode les doigts, ton père, y’aurait pas moyen…

Tahar la regarde fixement.

- Allez… qu’elle insiste.

Zora la dévisage.

- Parce que Moi, qu’elle ajoute l’automobiliste, tes chapeaux de survie, j’m'en tamponne. Je rampe peinard sous terre et je me fais pas de chlorophylle. Comme la Blonde de Tiflet. Mais pour m’épanouir la blondeur, pendant que mon mari il cherche ses papiers à Belleville avec son saint-bernard de Paris de la France de ses églises … faut que je suce, ma puce, qu’elle m’insulte.

Zora regarde à droite, à gauche, dans tous les sens de la plaine.

- Et à Moi, que répond Zora, le sang il me monte à la tête ! quand j’t'entends, la clandée des familles mon cul.

- Et à moi le un demi clandestin, les guerres, les méridionaux, les berbères et le reste, ça me chauffe !

Démarrage à donf. Tempête de poussière. Les insultes… Moi, je suis resté à côté de Zora.

Bien… La blonde de France, verrou. Terminé.

Vous voyez le tableau, le troisième jour, quand on réduit le décor ?

Aaallez… On finit la salade.

A l’aube du quatrième jour, la Blonde de Tiflet s’essaie à croître une dernière fois, profitant des rares formules de rosée. Mais il fait chaud, la clandestine a soif ; elle meurt. Plus besoin de tirer. Mon jacaranda berbère se dresse fièrement de toutes parts. Je me dis : une clandestine, c’est pas indigène ; ça peut pas pousser. Sauf ma mère !

Restent deux Berbères sur la route qui va de Tiflet à Khemisset, immobiles. Et allez : on attend que l’Histoire elle se refasse.

- Allez, Tahar, les jambes ! La sieste, même indigène, elle est finie. Les Méridionaux d’Asie ils vont arriver pour le thé, et les Français et tout le monde… Et on va pas les recevoir endormis, tout de même, Tahar, les exotiques, qu’elle martèle.

Ma parole… Demain départ Tiflet, valise jusqu’à Belleville, et hop ! … Clandé de t’chez soi. A lam maison, Tahar – oh oui, à lam maison que j’me suis dit.

- Tahar, le thé, ça se boit brûlant, ici comme ailleurs ! Et une Berbère brune aux cheveux noirs, on la fait pas Attendre… meeusieur l’exotique clann’destin de Belleville…

Alors elle a fait une moue avec la bouche, elle a lèvé un peu les yeux vers le Ciel, que tous les deux ils ont disparu un instant sous ses paupières.

- N’importe quoi ! qu’elle a conclu Zora en hochant la tête, n’importe quoi, Tahar. Tu restes ici. Près de moi. Pas bouger, Tahar… Pas bouger.

Pas bouger, Tahar… Exotique de Belleville à Tiflet, que je reste.

- Zora ? … Pas bouger, Zora que j’ai fait l’essai, quand même, une fois, pour voir, ça pouvait faire un point pour la France, les filles qu’elles prenaient les bisous facile, dis  ! Leb bisou, mon amour, que j’ai tenté alors, pour faire autochtone, c’est comme ça que Belleville m’est revenu, une dernière fois, plonger un grand coup, se mettre à l’eau et puis rêver, quoi, oui, une dernière fois parce que ça allait finir, la France, mais ça finissait pas, j’étais là, nulle part, Zora il me restait, et encore, faut voir, j’ai vu de suite. Elle a dit ça :

- Quand je serai ta femme  ! Tahar, qu’elle a tranché net, Zora.

Alors… Inch’Allah.

© Didier Guenardeau

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